11 juin 2009
Les parchemins ont-ils une âme ?
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XVIII) Une ténébreuse affaire
Troisième et dernier épisode: affaire classée
Le couteau multifonctions de Barbemousse eut vite fait de couper les liens. C'était bien Rackam, un peu étourdi, une jolie bosse à la tête et une blessure superficielle au dos, sans gravité.
-" Merci à vous tous: heureux de vous voir, les amis! C'était Koukou: il m'a pris en traître, par derrière, dans le dos et... aïe! Ma tête... J'ai dû perdre connaissance un bon moment. Il m'a traîné jusqu'ici, inconscient, avec un bâillon. Mon réveil a été pénible, j'étouffais, sans vous que serais-je devenu? Mais il a fui, je ne sais par où, le perfide tartuffe.
-"Je n'ai pas eu le temps de me défendre! Ça va aller! Ça va aller! Je vais me remettre... Je n'ai rien de grave et nous devons agir très vite maintenant!... "
Réflexion et action...
Rackam avait raison de vouloir agir au plus tôt, mais il oubliait cependant que l'attaque dont il avait été l'objet l'avait laissé un peu chancelant et lui avait ôté beaucoup d'énergie. C'est donc Barbemousse qui prit les décisions qui s'imposaient dans l'immédiat.
Les amis avaient tous besoin d'un peu de repos et la nuit devait porter conseil. Trottemenue envoya Trottinou vers leur logis pour y quérir la trousse médicale pour les premiers secours. Il fallait soigner Rackam. Le "Pull-over jaune et bonnet sans pompon" fila comme l'éclair et revint près de sa soeur avec le nécessaire. Notre "Pull-over bleu et bonnet jaune à pompon rouge", que nous connaissons si bien, prodigua ses meilleurs soins à Rackam.
Barbemousse dépêcha Ramona sur la montée vers Elliott qui n'en pouvait plus de se morfondre là-haut, rongé d'idées noires. Le rapport que lui fit Ramona ne manqua pas de "piquant" et soulagea Elliott qui avait comme instructions d'attendre le retour de Rackam à l'air libre. Les Ventraterre devaient se répartir la tâche de vérifier toutes les issues possibles et de se poser en sentinelles. Barbemousse était néanmoins certain que le Koukou n'était plus dans le sous-sol. Barbemousse se réserva une ronde de nuit dans le jardin et proposa un repos bien gagné pour chacun. Rackam abandonna l'idée de se mettre en chasse au cours de la nuit.
-" Tu as raison, il est urgent d'attendre.... Dès demain matin", dit-il à Barbemousse, "tu continueras ta surveillance dans ton labyrinthe avec tes amis. Quant à moi, à l'heure des premiers croissants, j'irai visiter les boulangeries du village avec Elliott pour les alerter sur les méfaits possibles du gredin. A cette heure, tout est fermé et Koukou doit se cacher en attendant le jour. Je te tiendrai au courant!"
Attendre, toujours attendre...
Rackam, soigné et encore quelque peu affecté par l'agression dont il avait été la victime, remonta auprès d'Elliott, non sans admirer encore au passage le spectacle magnifique de la grotte éclairée des mille petites étoiles des lucioles. Elliott était fou de joie et tout de même soucieux pour les blessures de son ami retrouvé...
Rackam le rassura et lui donna rendez-vous pour le petit matin. Il lui proposa de rentrer chez lui, mais Elliott préféra aller s'allonger dans son vieil hamac de l'appentis derrière la remise aux outils. Il serait sur place. Rackam regagna sa maison. Rougette - qui tournait sans cesse dans son salon - morte, elle aussi, d'inquiétude en raison de l'absence inhabituelle de son époux, apostropha sévèrement ce dernier.
-"D'où viens-tu Rackam? As-tu vu l'heure? Mais tu es blessé : qu'as-tu donc fait? Tu t'es battu? J'ai tout de même droit à des explications!"
-" Ce n'est rien, Chérie, ce n'est rien... Trottemenue m'a soigné..."
- "Et cette bosse? Es-tu allé boire?"
- "Non, ce n'est rien.... Figure toi que j'ai voulu épater les amis à la fin du jour; j'ai fait l'acrobate dans le grand sapin et - patatras - j'ai pris un billet de parterre! Mais, ils ont tous ri!"
-" Moi, je ne ris pas Rackam! Un jour tu te rompras le cou! Rubiette ne voulait pas s'endormir et je me suis fait du mauvais sang... Tu n'en feras jamais d'autres: je suis furieuse après toi! Trottemenue t'a bien soigné au moins? Je ne t'embrasse pas! Bonne nuit! Fais de beaux rêves... Si tu n'as rien de cassé!"
-" Non, tout va bien! Demain matin j'irai de bonne heure remercier Trottemenue, j'ai oublié de le faire et elle est si serviable!"
Rackam ne dormit pas, ruminant ses pensées. A la pointe du jour, remis de ses émotions, il retrouva Elliott, fin prêt pour reprendre la chasse au bandit. Elliott n'avait pas dormi non plus, secoué par les événements. Rackam lui dévoila ses intentions. Ils se dirigèrent vers la première boulangerie du village, la plus proche, "La Gourmandine". Ils croisèrent Barbemousse qui rentrait de sa ronde de nuit et qui n'avait rien vu de particulier. Il fut mis au courant de la démarche des deux compères.
Ils se présentèrent à leur arrivée chez les boulangers... Elliott et Rackam étaient bien connus dans le village. Quoi de plus normal, rien de surnaturel! Un de leurs clients leur avait tant de fois décrit les fabuleuses créatures du jardin de sa propriété que le rêve avait gagné les esprits dans le village et les boulangers rencontrés comprirent - sans être instruits du "charme" entourant la baguette magique - qu'un voleur risquait de venir les détrousser. Le nom de Koukou ne fut pas dévoilé. Mais ils remercièrent Rackam et Elliott pour l'avertissement. Ils notèrent un numéro de téléphone mobile, celui de Pain-Son (un concurrent... pas très concurrent!) pour prévenir éventuellement le jardin. Leur tournée terminée, nos deux amis reprirent le chemin du jardin et ils attendirent chez Pain-Son dans l'expectative d'un appel.
La journée se passa sans indice et sans mouvement révélateur. Les amis du jardin ignoraient alors que ce coucou de Koukou attendait que les événements se calment. Il avait trouvé refuge, bien caché dans le grand jasmin du jardin où Barbemousse n'avait su le découvrir. Il attendait son heure! Après le soir et la nuit à nouveau venue, le jardin s'endormit avec une pointe d'anxiété.
Hantise et attente
Pas de nouvelles le lendemain matin... Elliott revint chez Rackam qui, levé tôt, ne savait pas comment calmer son impatience. C'est Rougette qui lui ouvrit, surveillant l'attitude matinale de son époux.
-"Bonjour Elliott!... C'est toi? Si tôt? "
-" Excuse-moi Rougette. Je vous dérange, mais j'aimerais que Rackam vienne m'aider à rapporter une lourde pièce que j'ai commandée pour mon tricycle et qui doit arriver par le premier car du matin.."
-"Et ça ne peut pas attendre?"
-" J'ai peur que non... Il faut être à l'arrivée du car!"
-" Rackam! Tu savais tout ça bien sûr!..."
-" Euh! ...Oui Chérie! "
-" Décidément, chaque matin, maintenant, c'est le réveil à l'aube! Il se passe des choses bizarres. Tu n'as même pas pris ton petit-déjeuner. Rackam: tu as un rendez-vous!... Tu me caches quelque chose..."
-" Mais non ma Chérie... Ne sois pas jalouse...."
La veille, les deux amis, toujours en accord avec Pain-Son, avaient décidé, faute d'informations, de retourner dès potron-minet au village. Cette affaire restait sombre, sans dénouement et le temps passait dans les soucis et les craintes. Barbemousse aussi se caressait le menton, se "barbait" dans l'inaction et il salua les deux amis au passage en leur souhaitant meilleur résultat pour la journée.
Un voleur dans le pétrin, les victimes aussi!
Les premiers rayons du soleil commençaient à lécher les maisons du village de ses teintes roses lorsque Rackam et Elliott se présentèrent devant la première boulangerie. Une grande effervescence régnait devant l'entrée de "La Gourmandine". Quelques rares curieux à cette heure se pressaient devant les vitrines et un véhicule de la gendarmerie locale stationnait sur l'aire réservée aux voitures de la clientèle... Rackam et Elliott étaient figés d'étonnement et d'espoir. Soudain, la porte de la boutique s'ouvrit pour laisser sortir, devinez qui? Mais, Koukou, le filou, entre deux gendarmes! Sans ménagements, l'affreux Koukou fut jeté dans le véhicule qui démarra aussitôt en direction des cages de Draguignan.
Tout cela s'était passé très vite... Nos deux amis stupéfaits voulaient en savoir plus et entrèrent dans la boulangerie. La patronne en émoi les accueillit avec satisfaction et leur narra l'intervention.
-"Je venais d'ouvrir", dit-elle, "et j'ai immédiatement constaté un grand désordre sur mes présentoirs. La première fournée du matin était terminée, les hommes étaient sortis prendre leur café au bar, à côté... Mes vendeuses allaient arriver, j'étais affolée à la découverte de mon tiroir-caisse fracturé et le fond de roulement disparu... Ah! Il n'y avait pas grande fortune en caisse mais je pestais surtout pour les dégâts! Je n'osais pas ressortir de la boutique pour appeler à l'aide... Tout était fermé ici, sauf un fenestron sur l'arrière que j'ai trouvé cassé et que j'ai barricadé. J'étais certaine que le cambrioleur se trouvait encore à l'intérieur et j'ai eu très peur. J'ai appelé les gendarmes. Ils sont arrivés très vite et je leur ai demandé de fouiller le fournil...
"Un coup d'oeil par la porte vitrée donnant accès au fournil m'avait laissé apercevoir des traces suspectes dans la farine répandue au sol... Excusez-moi car je suis encore toute retournée... Les gendarmes ont rapidement découvert mon voleur, tapi derrière un pétrin... Et, il était armé! Il a tiré sur les gendarmes, sans les toucher, heureusement. L'assaut a été sauvage! ... Le bandit a été maîtrisé...
"Ouf! Et c'était ce coucou de Koukou qui ne cherche que le bien d'autrui! Vous auriez dû me parler de vos doutes!... J'allais vous téléphoner lorsque vous êtes arrivés"
-" Madame", risqua Rackam, "a-t-il été fouillé? Qu'avait-il sur lui? "
-" Oui, bien sûr, il a dû vider toutes ses poches. On a trouvé mes quelques billets et toute la petite monnaie, une boîte d'allumettes, une bougie, un long couteau, sa carte d'identité, des bouts de ficelle, une boîte de balles pour son revolver confisqué, un biscuit entamé, son mouchoir... Je crois que c'est tout!"
-" Il n'y avait rien d'autre? Pas de papier particulier? Il nous a volé un ancien manuscrit auquel nous tenons beaucoup, un genre de parchemin jauni!..."
-" Non, non, je vous assure, il n'y avait rien d'autre. D'ailleurs les gendarmes ont emporté toutes les pièces à conviction et ils auraient été intrigués par le document que vous cherchez!..."
Ne pas se laisser rouler dans la farine!
C'était trop bête! Koukou était mis hors d'état de nuire et la "recette magique" de Pain-Son semblait s'être évanouie! Rackam ne voulait pas en rester là. Il demanda à la boulangère de lui permettre de visiter son fournil où la lutte avec Koukou avait semé un grand désordre.
Avec mille précautions, Rackam et Elliott inspectèrent tout le local, accompagnés du boulanger et de son mitron, revenus à la hâte du bar voisin. Ces artisans ne comprenaient pas l'ardeur et le souci majeur de nos deux amis pour une chasse au trésor d'un document de peu d'importance pour eux.
Cependant la visite se faisait avec une grande volonté de satisfaire nos amis. Tout le local fut passé au peigne fin sans succès. Ils allaient cesser leurs longues recherches lorsque Rackam fut attiré par un sac de farine couché au sol. Il demanda de l'aide pour relever cette lourde poche de farine et... miracle! Le parchemin, sévèrement froissé, apparut là où Koukou avait dû le glisser, prêt à s'en servir après le départ des artisans, une fois leur première fournée terminée...
Rackam cria "Victoire! ", remercia le personnel de "La Gourmandine" et - fiers comme des "Léons" de l'île de paradis - nos deux enquêteurs s'empressèrent de rentrer au jardin... Barbemousse était chez Pain-Son à leur arrivée triomphale. Pain-Son était fou de joie... L'affaire ne fut pas ébruitée. Personne ne fut mis au courant d'une catastrophe évitée...
Rougette avait retrouvé le sourire de son Rackam. Barbemousse n'aurait plus à se cacher et allait proposer des excursions de rêve pour tout le petit monde du "Jardin extraordinaire" dans la grotte enchanteresse où les ténèbres s'effaceront chaque fois pour le plaisir des yeux.
En trois volets: de "TÉNÉBREUSE", "L'AFFAIRE" est devenue limpide!
Retrouvez Daniel Pagniez dans son jardin extraordinaire le samedi 18 juillet...
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