Michel Klein 001

    La rubrique philosophique

 

         de   Pierre-Michel KLEIN

 

 

 

A côté ! …Jamais seul(e)…

 

           Les philosophes se posent parfois (souvent?) des questions bizarres… et y répondent tout aussi étrangement. Par exemple celle-ci : une chose peut-elle être parfaitement identique à une autre ? L'un de ces philosophes, Leibniz, répond : non. Aucune chose ne peut être parfaitement identique à une autre. La feuille d'un arbre n'est jamais la même qu'une autre feuille du même arbre. Il y a nécessairement un détail - serait-il imperceptible - par lequel une feuille se distingue. Mais où se trouve ce détail ? A l'intérieur de la feuille, comme l'une de ses cellules, un chromosome, un gène...? Ou bien à l'extérieur, parce que la première feuille se situe dans l'espace à un autre endroit que la deuxième. Après tout, ce dernier détail pourrait suffire : une chose est forcément distincte d'une autre pour la simple raison qu'elle se trouve à côté. Un jumeau parfait se distingue encore de son frère, parce que l'un est à droite de l'autre, et l'autre à gauche du premier.

     Or si l'on en croit certains astrophysiciens, à l'instant zéro de son explosion initiale, tout était si comprimé que rien n'était à côté de quelque chose. Tout monde était sans voisinage, parce que sans espace,  sans endroit distinct d'un autre. Imaginez cela : une salle de cinéma pourvue d'un unique fauteuil, sans  film, sans écran, et le tout dans la totale obscurité. Cette image ressemble à celle de notre mort, car mourir, c'est prendre toute la place. A l'instant de sa naissance, l'univers était mort, comme en un cercueil où chacun ne perçoit aucun proche, où le voisin est plus lointain que la plus lointaine étoile, celle qui n'existe pas.

     Occuper une place voisine d'une autre, côtoyer un inconnu sur une banquette d'autobus, séjourner à l'hôtel dans une chambre mitoyenne de celle d'un voyageur invisible, se retourner sur son lit d'hôpital qu'un mince paravent sépare de ronflements anonymes, ces expériences nous surprennent si peu que nous en oublions leur sens le plus simple : exister, c'est être à côté. Non pas seulement occuper la place qu'ouvre l'espace à notre corps, mais d'abord côtoyer l'espace d'un autre corps. Là se trouve la différence originelle, l'expérience minimale de notre distinction, celle dont nous faisons l'épreuve aux heures de pointe dans le métro, en équilibre contre mille voyageurs pressés, chacun se maintenant debout avec peine, la nuque raide pour protéger cette dignité première : son droit à un lieu irréductible. Mais aussi pour substituer à la négation menaçante une conjonction qui proclame : « ce n'est pas sans moi que tu vivras, mais avec moi ! » Coincés dans notre rame souterraine, nous aspirons à ce principe de la démocratie des corps : contre l'empire qui ordonne, la liberté coordonne.

      Ainsi  sommes-nous quelques milliards d'êtres humains vivant les uns à côté des autres, contemporains oublieux de ce miracle qui nous permet de subsister : de l'oxygène est donné à tout le monde, un espace est distribué à chacun. Or la logique de l'espace ne comporte qu'un seul opérateur : « et ». Cette conjonction n'ajoute pas quelque chose à autre chose pour en produire une troisième (un et un font deux). « Et » surgit et l'espace s'expose, explose. D'une explosion ininterrompue, défaisant toute union, rétive à toute synthèse. Dès lors, tout ce qui est est à côté. Aussi depuis cette explosion, à la question « qui suis-je ? » l'espace sans doute n'affirme rien. Mais à la question « où suis-je », évidemment elle répond : à côté.

      Depuis une origine étrange le temps passe, accueille et supprime. Depuis la même origine l'espace s'ouvre, place et adjoint. Par un acte du temps ce qui est né sera supprimé. Par un acte de l'espace ce qui a « lieu » sera accompagné. On dirait qu'au même instant où le temps impose l'idée de négation, l'espace suggère celle de conjonction. Comme si cette origine nous rappelait à chaque instant son double principe : aussi singulière soit notre destinée, elle se doublera toujours de celle d'un étranger.