Michel Klein 001

    

La rubrique philosophique

   de  Pierre Michel KLEIN

 

              Vous-même

 

          Voilà le mystère ordinaire : l'apparition du genre humain et de ses milliards d'individus. Mais voici le mystère extraordinaire : l'apparition de l'individu que vous êtes parmi ces milliards de mystères.  Dans ce gigantesque magma organisé, parmi les êtres innombrables et dans l'immensité indéfinie du temps un instant a suffi, un minuscule instant pour que surgisse de ce passé immémorial le mystère des mystères : vous-même.

         Vous remarquez les milliards de choses qui vous entourent, vous éprouvez la présence de votre propre corps, vous admettez que ces choses et votre corps forment un phénomène multiple qui frappe et qu'organise votre conscience, mais vous avez surtout la forte impression de vous situer au centre d'une immense sphère. Or le centre est d'une sphère ce qui lui est le plus intérieur, en quelque sorte son intériorité ultime, tout le reste semblant graviter à l'extérieur. Pascal a beau penser que le centre de l'Univers est partout et les circonférences nulle part, vous savez vous qu'il n'y a qu'un centre : vous-même. Tout est circonférence certes, sauf vous. Vous avez beau être seul à le savoir, et le taire pour ne pas paraître ridicule, votre centralité et votre intériorité semblent vous avoir été imposées comme une évidence originelle. Vous êtes né et de là s'est instantanément instaurée cette intériorité unique et simple d'où vous le savez, et d'où vous savez tout ce que vous savez : que des milliards d'êtres vous entourent, les uns tout près, d'autres très loin, chacun perdu sur une circonférence inconnue et scintillant à l'ombre de cercles innombrables.    

 

       D'où peut bien surgir un tel centre, ce centre que vous êtes, centre extraordinaire, naturel puisqu'il est englobé dans l'immensité des choses, mais surnaturel, puisqu'il s'agit singulièrement de vous, de vous-même ? Car toute chose vous semble naturelle, sauf vous. Non que vous transcendiez la Nature, que vous soyez en dehors d'elle, mais qu'il vous faille la repousser toute entière comme pour régner au centre de Tout.

     Où était donc cette place inoccupée, le lieu étrangement libre dans le plein univers pour qu'y ait pu survenir ce noyau d'êtres inattendu, votre visage face à l'infini, en un point  vers lequel ordre fut donné que convergent en silence tous les rayons de tous les mondes ?

 

       Vous apprenez aussi que des siècles vous ont précédé, des millénaires, des milliards de choses et de personnes disparues. Non seulement les astres scintillent au-dessus de vous, mais parmi eux nombreux sont ceux qui n'existeraient plus. De même,  depuis longtemps bien des hommes ont baissé les paupières, des millions de consciences dont vous ne savez quelle fut l'existence, comme d'ailleurs vous ignorez celle de tant de vos contemporains. Vous respirez l'air expiré par les morts, ils vous entourent partout mais vous ne pouvez pas les voir, justement parce que vos yeux sont ouverts.  Circonférences encore, cercles anciens où gravitent les êtres qui n'existent plus. C'est comme s'ils  avaient longtemps évolué autour de votre place vide, pour s'effacer dès l'instant de votre naissance pour attendre votre disparition et tourner à nouveau autour de rien. A leur image, peut-être votre inexistence accompagne-t-elle votre existence à tout instant. Ne vous sentez-vous pas tenir à ce rien personnel, ce néant singulier, cette forme obscure prise bien avant votre naissance et se poursuivant par une patience innée, sorte de sourde confiance, ni existante, ni inexistante : secrète ?

 

   Mais ne vous demandez pas d'où vous venez, ni où vous irez après votre mort, posez plutôt la question de ces questions : vous-même. Comment en un instant avez-vous pu advenir ? Avant votre naissance, après elle, cela suppose une succession d'instants. Mais à supposer qu'il n'y en ait qu'un, l'instant de naître, alors rien ne succède à rien. C'est comme si vous vous étiez instantanément converti à vous-même, sans avant, sans après, seulement avec un envers et un endroit pareils à ceux d'une carte d'identité. A l'endroit de cette carte, la date de votre advenue. A l'envers un mystérieux vous-même, advenant. S'il faut naître pour être né, il faut s'être instauré soi-même pour venir. Remarquez ce mot « vous » qui vous est adressé, il indique qu'être un soi, c'est d'abord être deux