La rubrique philosophique

Michel Klein 001

 

        de Pierre Michel KLEIN

 

 

                Notre Lenteur                  

 

       Chaque premier de l'an ne revient que le premier de l'an, ni avant ni après. Il faut donc attendre une année entière pour accueillir son arrivée…

     Si le seul moment de réjouissances était celui-là, l'année ressemblerait à un long tunnel, fait de jours obscurs, avant l'avènement de cette brève lumière. C'est alors que l'épaisseur d'un tel intervalle nous apparaîtrait vraiment : la lenteur d'une année qui passe, l'extrême lenteur du temps. Heureusement la variété des saisons, la guirlande des célébrations, le flot de nos préoccupations détournent notre attention de cette lenteur. Pas plus alors que nous avons le sentiment que la terre tourne, nous n’éprouvons la course de notre planète autour du soleil, jour après jour, durant toute une année. La lenteur est notre vie elle-même, en tant que nous ne la remarquons pas.

Nous n’éprouvons que les accélérations du mouvement, non le mouvement lui-même. Nous pouvons ainsi traverser en avion l'océan Atlantique sans sentir le moindre tremblement,  de même l'année pourrait se passer sans se faire remarquer, sauf le 31 décembre à l'atterrissage, et le 1er janvier au décollage.

     Il faut un événement pour apercevoir le passage du temps. Alors s'il n'est pas subi, il faut l'inventer. Le premier de l'an est un événement imaginaire, mais lequel ? Celui qui consiste à représenter tous les jours de l'année non dans ce qu'ils nous apportent ou nous retirent, mais ce qu'en chacun aussi il ne se passe rien, absolument rien, sauf ce temps pur, le temps qui passe. De même nous pourrions inventer une fête pour nous apercevoir que nous respirons, que nous dormons, que notre sang circule, que nos yeux voient, que notre main saisit une fourchette...

C'est peut-être cela que nous célébrons le jour de l'an : que vivre, c'est par bonheur aussi ne pas le savoir. Au premier de l'an se fêterait l'effectivité de notre vie même, non ses aventures ou ses ennuis, non son aisance ou sa misère, mais ce fait de simplement exister et d'entendre au seul battement de son propre cœur l'ultime secret des choses : ce qui arrive est aussi comme rien.

  Le 1er de l'an se célèbre la lenteur, non pas celle de la terre qui tourne autour du soleil sans que nous en éprouvions le mouvement, mais celle de notre propre vie dont le temps est imperceptible et dont les événements nous dissimulent le cours tranquille. Les images d'une telle lenteur ne manquent pas : celle d’un arbre qui pousse, celle d'un immeuble qui demeure, celle d'un souvenir qui se maintient en nous et vers lequel nous pouvons à tout moment nous reporter. La lenteur est le passé lui-même en tant qu'il suit sa propre loi, une autre loi toutefois que celle du temps et de ces choses auxquelles il arrive quelque chose. Car le passé s'arrange pour qu'il ne lui arrive rien. Une fois par an cela semble pour nous être une fête : c'est comme si ce jour-là  rien ne pouvait nous arriver. Car en ce jour se révèle peut-être une part étrange de cette chose que nous sommes, celle à laquelle jamais rien n'arrive, pas même naître, pas même mourir. Cette part étrange : notre lenteur.

  La lenteur de notre être n'est pas d’une vitesse relativement réduite, car petite elle l'est absolument, comme la lumière se propage à une vitesse absolument maximale ou comme le zéro absolu fige les choses en leur température absolument minimale. Cette lenteur-là fait signe à chacun d'entre nous qu'il est en voyage, que l'Univers est en voyage, et qu'il suffit de regarder par la fenêtre pour remarquer non pas une différence dans le paysage, mais ce simple sourire que nous adresse le néant.