Michel Klein 001

La rubrique philosophique

 

       de  Pierre Michel KLEIN

 

                                      

            Touchante vérité

 

 

  La logique donne une définition élémentaire de la « vérité » : l'adéquation entre une proposition de la pensée et une donnée de la réalité. Si, avant de sortir, vous prenez votre parapluie en pensant qu'il doit pleuvoir et si, en sortant vous constatez qu'il pleut, vous songez : « c'est ce que je pensais, j'ai bien fait de prendre mon parapluie ! ». Vous pourriez aussi vous dire : ce que je pensais était «vrai ».

     Tout de même, dans d'autres cas, constater ce qu'est (ou n'est pas) la réalité peut présenter plus de difficultés. Soit, mais n'encombrez pas votre esprit et restez-en prudemment à ce premier principe : si votre pensée correspond à la réalité, alors votre pensée est vraie. A vous en tenir là, c'est toute votre existence qui baigne dans la vérité. Le moindre de vos gestes, allumer une lampe, saisir une tasse, ouvrir la porte, descendre l'escalier, tout cela contraint  à conformer votre corps à la forme des objets. Par exemple, sans même le remarquer, en disposant vos lèvres d'une certaine manière s'il s'agit de manger une pomme, et d'une autre pour jouer de la trompette. Toujours un ordre venu du réel se présente et vous confronte à ce qu'il commande.

   De même un travail manuel ne transforme une matière qu'en obéissant à sa loi. Quoi que vous fassiez, vous serez comme le menuisier à l'écoute du bois, comme le serrurier aux ordres du métal et le maçon à ceux de la gravité. Chaque fois la vérité jugera de votre adéquation à la règle des choses, et au bout du compte vous finirez par reconnaître l'universalité de cette devise : " réalité impose, pensée dispose, vérité sanctionne".

     Pour vous représenter cela, imaginez un cercle. A l'intérieur de ce cercle, votre conscience. A l'extérieur, la réalité. Où se trouve la vérité ? Comme à la lisière, là où la tangence des choses touche à la pointe de vos pensées. C'est comme si, en chaque point de la circonférence, pensée et réalité paraissaient s'effleurer, comme si de cette fragile rencontre naissait une « vérité ». Ainsi en la cherchant, un peintre ajouterait-il une touche à son tableau, tandis qu'à son écoute un pianiste veillerait au « toucher » de ses doigts. Par une sensibilité semblable, vous-même choisirez parfois de vous taire avec sincérité, plutôt que de parler avec franchise : par simple « tact » vous aurez préféré une vérité audible à la réalité désastreuse. Car les mots en appellent au sens du toucher, et chacun devine à quoi ressemble la vérité. Même dans un laboratoire, l'expérimentateur qui met à l'épreuve son hypothèse la plus sophistiquée attend un contact de ce genre, pour enfin s'exclamer : « c'est pourtant vrai... ! »

      La vérité se touche, mais en quel sens, « toucher » ? En ce sens qu'elle provoque une certaine émotion. Souvenez-vous de l'enthousiasme légendaire d'Archimède : « Eurêka ! » La collision de sa pensée et de la réalité fit surgir une soudaine et immense joie. De même le monde entier fit subitement gloire à Einstein dès l'instant où l'expérience vérifiait sa théorie. L'accélération du pouls semble ici mesurer le degré de vérité davantage qu'une observation neutre et sereine. D'où d'ailleurs les fameux détecteurs de mensonges, qui se fient aux manifestations du corps plutôt qu'aux expressions de la parole. La froide objectivité naîtrait aussi d'une chaleur venue du cœur. 

     La vérité est comme une main posée sur votre épaule quand vous n'allez pas bien. Parfois ce sont les choses qui parlent, et la science vous aide à traduire leurs pensées. Parfois votre prochain vous aime comme lui-même, et votre nuit s'éclaire. Mais souvent vous vous trouvez tout à fait seul. Qu'est-ce que la vérité alors ? Elle est cette dernière confiance qui s'attache lorsque vous ne comprenez rien et que personne ne vous connaît plus. Tout alors vous isole du monde, et puis la mort vous en retire, mais l'adéquation demeure. Comme si la vérité continuait de maintenir, même au-delà d'un dernier souffle, que le monde tient à vous.