Michel Klein 001

 

La rubrique philosophique            

     de  Pierre Michel KLEIN

 

                                         

                                     

             Les généralités

 

 

              Nombreux sont les romans ou les films qui vous montrent une destinée singulière prise dans un drame de l'Histoire. Par exemple Jean Valjean dans la révolution de 1830, ou le Docteur Jivago dans celle de 1917 etc. Vous savez que ces personnages sont fictifs, mais vous savez aussi que leur situation est historique. Or longtemps après de telles époques, aucune perception, aucune mémoire ne permettent d'éprouver le vécu même de tels moments. Reste à vous en remettre au romancier ou au cinéaste pour en imaginer une scène particulière, et à l'historien pour en recomposer le contexte compliqué. Dès lors, le lecteur (ou le spectateur) que vous êtes se voit bel et bien imaginairement plongé dans la tourmente, mais heureusement sans être physiquement tourmenté par ses périls.

      Sauf que, au même instant, vous restez un individu de votre propre époque, avec ses dangers dont vous ne pouvez pas vous extraire. De sorte qu'installé dans votre profond fauteuil, la manière dont vous vivez l'Histoire se montre ambiguë. Car elle vous présente deux faces incompatibles : l'une violente mais inoffensive, l'autre pacifique mais menaçante. C'est que lorsque les individus, leur mémoire ou l'écho de leur parole disparaissent, la réalité vient  se loger dans une dernière demeure : celle des généralités. L'historien essaiera d'en connaître les fondations, les piliers et les charpentes, et l'emplira de détails érudits. Le romancier tentera d'y loger un héros représentatif tissé au fil d'informations diverses, mais sa  technique n'empêchera pas son personnage de ne s'agiter que sur un écran de généralités. Sur ce même écran, le cinéaste fera alors pénétrer un comédien chargé de simuler singulièrement une expression individuelle et il emportera enfin l'émotion du spectateur.

Mais l'artiste reste hors de l'épreuve dramatique qu'il joue, et le spectateur le sait. Si les violences peuvent être montrées, c'est sans la violence de la violence. Aussi ne sont-elles pas montrées, mais seulement représentées, et c'est pourquoi aucun art ne réussit à quitter la sphère paisible des généralités. Aussi toute réalité paraît-elle destinée à se figer, malgré les tentatives, dans une sorte de palais monumental occupé par la foule des substituts échouant à incarner la terreur vivante des morts. L'Histoire est faite pour qu'on l'oublie.

Ce qui semble nouveau, c'est que l'Histoire immédiatement contemporaine n'échappe pas à cette sphère des généralités. Car le monde entier se montre désormais dans de multiples images, en « temps réel » dit-on. Cela signifie que la réalité la plus lointaine s'expose à l'instant même où s'impose la réalité la plus prochaine. Or exposer n'est pas imposer. L'information qui expose un événement tragique situé aux antipodes ne s'impose pas comme la simple perception d'une limande-sole sur l'étal d'un poissonnier. Dans les allées du marché, le promeneur s'entend interpellé par le cri des marchands, attiré par le fumet des saucisses grillées, attendri à la vue des salades et des champignons qui l'invitent au déjeuner de midi. Au lieu que le drame des antipodes vous parvient par quelques représentations sans doute troublantes, mais avec la même ambiguïté que celles portées par le passé. Vous pouvez bien contempler une étoile, elle restera lointaine, fondue dans l'indifférence des généralités du ciel.

 

Le loin est fait pour rester loin, aucun mode de sa présence n'y fait rien. Ledit «temps réel» ne franchit une distance qu'en transformant un événement dramatique en un fait historique, et sa singularité en généralité. Par là un fait contemporain semble immédiatement absorbé dans l'Histoire, car son information est reçue sous la forme d'une neutralisation instantanée. Comme si ce genre de représentation devait transformer toute violence en un épisode, et n'accorder d'un drame qu'une image actuelle de sa disparition. Ainsi le «  temps réel » échoue-t-il encore à se saisir de la terreur vivante des morts. L'Histoire, même la nôtre, est faite pour qu'on l'oublie.

Bien que vous habitiez au centre de votre petit monde, des techniques fabuleuses vous dotent d'une gigantesque paire de jumelles. Pourtant même un télescope ne permet pas de s'emparer du réel, pas plus que regarder une étoile ne la met à votre portée. « Il n'y a de science que du général » disait Aristote. Cette formule vous imprègne aujourd'hui d'une impression singulière : que la formidable portée des savoirs a beau sembler illimitée, elle ne dépasse jamais le bout de votre nez...