Michel Klein 001

 La rubrique philosophique

 

         de Pierre Michel KLEIN

 

                        Votre fragilité

 

 

              Depuis des centaines de millions d'années, les espèces et les individus ont dû s'adapter à leur environnement pour y vivre et pour y survivre. A chaque étape de leurs multiples évolutions et face à d'innombrables dangers, leur question était simple : quelle est la défense suffisamment efficace ?

Pourtant, ce qui est en premier lieu leur problème n'est pas cette capacité à se défendre, mais la nécessité de le faire. Car chacun y est mystérieusement contraint par cette condition universelle et initiale : une certaine et permanente fragilité.

 

        Qu'un être soit ainsi fragile, cela introduit en lui un principe de destruction. D'abord de destruction possible : un souffle, un rien peut l'anéantir, notait Pascal. Mais aussi de destruction nécessaire : tout homme va mourir et il le sait, notait le même Pascal. Votre fragilité est alors double. Il y a celle qui permet à un malheureux accident d'éliminer votre bienheureuse essence. Mais il y a surtout celle de votre essence elle-même, qui mènerait à sa propre élimination.

       Pourtant, à y regarder de près, ces deux aspects -mort possible, mort nécessaire- au fond se rejoignent. Car si un accident peut toujours arriver et vous détruire, c'est que votre essence contient, non pas à proprement parler un principe destructeur, mais une propriété qui vous rend destructible. Par exemple les atomistes de l'Antiquité considéraient que tout corps est un assemblage destructible d'atomes indestructibles. Par là il faudrait comprendre que votre fragilité vient des liaisons constitutives de votre corps, et au- delà, peut-être, de toute liaison qui vous est essentielle.

     Être ainsi destructible fragilise chacun de vos instants et vous mène à une défense constante contre ce que vous pensez pouvoir vous éliminer. Aussi votre fragilité exige-t-elle de vous une extrême vigilance qui sache distinguer les indices d'une éventuelle menace. Le monde devient alors un ensemble de signes parmi lesquels il faut repérer ceux qu'il est vital de comprendre.

   Or par la puissance extraordinaire des techniques d'aujourd'hui, de toutes parts vous parvient une multiplicité innombrable d'informations. Mais vous ne pouvez pas, bien sûr, envisager l'immensité d'un tel ensemble, et il vous est impossible de ne pas vous tromper.  De sorte que votre destruction viendra peut-être, un jour ou l'autre, d'une simple erreur d'interprétation. Car plus il y a de signes, plus la lecture est exigeante, et plus l'erreur devient inévitable.

   Peu à peu, d'innombrables procédés microphysiques viennent combler telle ou telle faille, semblant prendre en charge toute source de vos faiblesses pour vous dégager de votre angoisse de disparaître, et vous vouer à celle d'exister. Les avancées de la médecine, les décisions des pouvoirs, la digitalisation du quotidien vous inquiètent parfois mais plutôt vous rassurent, et en tous cas vous mènent à déléguer le sentiment de votre fragilité à qui peut vous la faire oublier. Pourtant un incident parfois, un événement, une commotion inattendue vous la rappelle et vous bouleverse, vous laissant brusquement orphelin comme de votre monde lui-même. Alors abandonné à votre individualité radicale, vous voilà seul, purement et simplement fragile, seul aussi à vous apercevoir que cette épreuve de vous savoir destructible est désormais votre dernier rempart contre l'imprévu.

   Car les savoirs ont beau s'amplifier, les pouvoirs augmenter, la fragilité demeure, Elle ressemble à l'inquiétude d'une maman quand s'éloigne son enfant : sa pensée ne quitte jamais l'instant où apparut la vulnérabilité de son nouveau-né.

   Une telle fragilité est cependant la donnée commune des astres, des pierres, des plantes, des bêtes et des humains dont elle semble fonder toute variation, toute évolution, toute révolution. Chaque poussière a sa maman qui veille, et quant à elle, absolument rien ne change. En cela cette infinie faiblesse s'apparente paradoxalement à l'invariante et immense énergie de l'Univers, avec laquelle elle semble former un couple étrange que lierait ce secret : « Toute puissance qui bouleverse  suppose une fragilité qui protège ».