Michel Klein 001

 

La Rubrique Philosophique...

 

 

      de   Pierre Michel KLEIN

  

 

    Le futur est-il notre seul avenir ?

 

      Que le passé soit définitivement passé est une pensée plus paradoxale qu'il n'y paraît. Car d'où vient que nous affirmions ce caractère définitif ? De deux caractéristiques du temps.

       D'une part, le sens du temps est irréversible, il ne peut pas se retourner pour revenir en sens inverse. D'autre part, le temps est dirigé vers le futur et uniquement vers le futur. Ces deux caractéristiques se ressemblent, mais doivent être distinguées.

     Nous pourrions en effet imaginer un temps qui se dirigerait vers le passé et uniquement vers le passé, sans possibilité d'inverser son sens. En l'occurrence nous n'aurions d'avenir que l'exploration interminable de notre passé. Un tel avenir ne serait pas le futur indéterminé, mais un passé entièrement déterminé et interminablement parcouru. Quand dans ce cas un tel passé était présent, il ne pouvait que clopiner pas à pas vers un certain point de retour au ressassement, ceci pour parcourir à nouveau ce passé et retrouver ce point, et ressasser à nouveau, à l'infini.

 

        Cette fiction nous invite tout de même à ne pas confondre l'avenir - qui peut opter pour un futur inventif ou un passé  répétitif - et le futur, qui ne serait jamais que l'une des deux options. Le passé serait donc dit définitivement passé du fait d'un futur qui absorberait l'avenir jusqu'à ce que le passé disparaisse. Cela nous conduit à considérer le présent à l'image d'une sorte de lutte au terme de laquelle un vainqueur imposerait sa loi au vaincu. D'où ce paradoxe : le passé serait définitivement passé non pas parce que son avenir est impossible, mais parce que le futur l'interdit.

     Cette manière de présenter les choses amène à une nouvelle distinction. Car si notre avenir pouvait n'être qu'une exploration sempiternelle de notre passé, comme si nous devions passer l'éternité sur un divan de psychanalyste, c'est que le temps n'est pas si irréversible qu'il n'y paraît. Car en droit -sinon en fait - il peut accueillir un contenu parfaitement identique au passé disparu.

   Le temps se montrerait ainsi infiniment ouvert à tout devenir, aventure ou ressassement, selon que ce devenir emplirait son avenir soit du futur, soit du passé. Pourtant, par lui-même, ledit avenir serait parfaitement indifférent à ce qu'un devenir devient. D'où la distinction annoncée : ce n'est pas l'avenir qui place le futur devant nous, c'est notre devenir qui lui donne cette place.

 

  Mais vous direz qu'une chose est de ressasser le passé, une autre est de le vivre à nouveau.

Affirmer cela est très raisonnable, car celui qui croit revivre son passé poursuit en réalité son parcours dans le temps irréversible, bien que plongé dans les délires d'un psychopathe. « Le futur et l'avenir sont une seule et même chose, proclamez-vous, et il faut être fou pour affirmer percevoir le passé lui-même quand on ne fait que se le rappeler, y rêver ou halluciner ! »

 Soit. Tout paraît conduire à se résigner au temps irréversible, à son avenir prometteur et son passé englouti. Le temps passe, un homme devient, l'avenir du temps et le futur d'un devenir s'accompagnent depuis toujours, pour toujours, indissociablement. Les dissocier, penser un avenir accueillant un autre temps que le futur, cela semble bien n'être qu'une pensée de fou.

 

 Que l'avenir puisse se voir dépouillé des possibilités auxquelles ouvre le futur, et se diriger vers les clôtures du passé, cela n'est pas une pensée de fou. C'est la pensée d'un mort. Bien sûr penser qu'un mort pense, est fou. Déjà parce que cela est absurde : si un mort pensait, il ne serait tout simplement pas mort. « Si un mort pensait... » n'est alors jamais que la première proposition de ce raisonnement : « si un mort pensait, il saurait que son avenir s'est figé dans son passé. Or il ne pense pas, donc il ne le sait pas. » Aussi nous faut-il le savoir à sa place. Oui pour lui, l'avenir s'est bien dissocié du futur et s'est entièrement confié au passé, de sorte que ce passé soit son seul avenir.

Mais la mort est, pour nous aussi, la fin inévitable. Donc au bout du compte, pour l'individu que nous sommes, le passé est le seul avenir. Espérons  ne pas avoir à le regretter.