12 novembre 2009
Une belle portée avant la pause...
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XXIII) Un trésor pour une peau de bête...
Il était une fois... le curieux pouvoir d'une peau d'animal qui allait bouleverser le destin de notre petite amie Riquette, hôte du "Jardin extraordinaire".
Selon une habitude bien établie, cet événement inattendu m'a été rapporté par Trottemenue au cours de l'un de nos fidèles entretiens sur ma terrasse.
Tout a débuté par l'arrivée soudaine, au logis de Rackam, de Kolibri suivi de Harpo venus de leur île des rêves avec un mystérieux cadeau. Ce jour-là, les amis du jardin s'étaient réunis pour fêter l'anniversaire de Rubiette, la progéniture de la famille. Rackam avait été quelque peu surpris par l'arrivée des deux visiteurs dans la joyeuse réunion familiale mais il les avait accueillis avec joie.
"Entrez mes amis, vous êtes les bienvenus, c'est gentil à vous de venir honorer ma fille" avait-il dit. "Mais comment avez-vous eu connaissance de cet anniversaire?... Et je vois qu'un cadeau, sans doute, vous accompagne!..."
Visiblement déconcertés, des deux visiteurs c'est Harpo qui avait bredouillé: "C'est-à-dire que..., enfin..., nous ignorions votre cérémonie!... Nous sommes montés de l'île pour te remettre un présent sur l'initiative des Paires O.K. et de notre Maïtre Ibis l'Egyptien. C'est un cadeau certes, mais je ne pense pas qu'il soit destiné à Rubiette... Nous sommes vraiment navrés!... Si nous avions su, c'est avec un grand plaisir que nous aurions contribué à ajouter à notre démarche une offrande beaucoup plus intéressante pour la petite!..."
"Ne soyez pas dans l'embarras... Mais que m'apportez-vous là?"
"Ce n'est qu'une peau de bête!"
Un mystère bien vite éclairci...
"Une quoi?..."
"D'après les dires des Paires O.K., il s'agit d'une peau de bête... Notre bazar si délicieusement pittoresque devenait très encombré et un peu de rangement s'imposait. Les Paires O.K. tenaient à évacuer cette relique dont nous n'avions aucune utilité sur l'île. Lorsqu'elle nous a été remise, nous ne savions qu'en faire. Nous avons croisé Ibis, très pressé, qui se hâtait vers l'une de ses conférences. Ibis a jeté un rapide coup d'oeil sur ce que nous lui avons dit être une ancienne peau d'animal et il s'est très vite éloigné dans un immense éclat de rire en nous donnant mission de venir porter cette" chose" au jardin, à toi, Rackam, qui en aurait sûrement l'utilisation!..."
Rackam, très curieux, avait voulu voir la "chose" - qui avait été libérée de ses liens de fines tiges fleuries d'un bougainvillier et de son emballage de palmes vertes - et était aussitôt parti d'un grand rire, comprenant l'hilarité d'Ibis, et tous les petits amis l'avaient imité.
"Mais... Rackam, regarde bien!", avait lancé Kolibri, déconcerté. "Vois, c'est bien une peau d'animal avec ses quatre pattes toutes raides!"
"Je suis intervenue, m'a précisé Trottemenue, pour éclairer Harpo et Kolibri et les sortir de leur situation embarrassante. Musicienne dans l'âme, j'ai vite apporté les explications nécessaires et ce, à leur grand étonnement. J'ai affirmé aux gentils émissaires que nous étions en présence d'un magnifique instrument de musique qui avait pour nom : cornemuse"
"Un biniou, en quelque sorte" ai-je ajouté!
"Le mot biniou correspond au mot cornemuse en langue bretonne, mais attention, ce mot biniou ne s'emploie jamais seul. Il doit toujours être accompagné d'un autre mot de précision locale en Bretagne comme biniou-Kozh ou biniou-Bras"
"Tu en sais des choses, Trottemenue! Mais reprends donc ton récit."
Une cornemuse? Vous avez dit "cornemuse"?
"J'ai donc développé la structure de cette cornemuse, très jolie par ailleurs. Je leur ai dit qu'en fait, Harpo, Kolibri ou les Paires O.K. n'avaient pas entièrement tort. Le corps principal est une sorte de sac, de poche ou de soufflet étanche en peau animale équipée d'un clapet de non-retour, servant de réserve à l'air qui sera insufflé par un tuyau d'admission, un chalumeau à trous permettant de jouer comme sur une clarinette. On dit que la clarinette serait l'ancêtre de la cornemuse. De cette poche partent trois autres tuyaux, trois "bourdons" qui permettront aux notes très basses de s'échapper. J'ai ajouté que tous ces tuyaux pouvaient prêter à confusion et qu'il ne s'agissait aucunement de pattes!... Cet instrument devrait nous apporter une nouveauté dans les harmonies et les concerts à l'auditorium."
Harpo et Kolibri - ébahis - avaient remercié Trottemenue pour son savoir et ses explications, puis ils avaient été invités à goûter aux desserts et aux friandises de Pain-Son, reconduits ensuite jusqu'à l'arbre magique par Pickup et s'en étaient retournés joyeux sur leur île, promettant de remercier Ibis au nom de Rackam pour le cadeau et assurant l'envoi ultérieur d'orchidées multicolores et parfumées à l'adresse de Rubiette.
Cependant, après leur départ, il s'était agi de faire fonctionner la cornemuse. Là, les très nombreux essais s'étaient révélés vains. Malgré leur pétulance, tous les petits amis avaient bien tenté de souffler dans l'instrument tout en pressant la poche d'air et, seuls, des sons bizarres et disgracieux s'étaient échappés de l'instrument. Rackam, Pickup, Barbemousse, Ramona et les autres, y compris Elliott, venu à la rescousse, qui avait failli faire éclater le soufflet, s'étaient époumoné pour de piètres résultats.
La cornemuse ne daignait produire que des sifflements curieux, des "pftt", des "vromm", des chuintements semblables à une respiration sibilante. Tout le petit monde avait fini par être essoufflé et fort déçu. Pain-Son lui-même n'avait rien pu faire en tentant d'user du pouvoir magique d'une croustillante baguette de pain pétri et cuite à la hâte...
L'idée de Rackam
Rackam s'était alors mis à réfléchir et avait annoncé qu'il avait peut-être trouvé la solution pour faire vivre la cornemuse.
Il avait déclaré: "Mes amis, il nous faut un spécialiste, un cornemuseur de talent pour réveiller cet instrument à vent... Et, j'en connais un! Certes, il est loin, mais je crois pouvoir le faire venir au jardin. Lui seul saura jouer de ce magnifique engin si bien conservé et pourra charmer son auditoire! Sans lui, nous n'arriverons à rien et il serait dommage de remiser une si belle pièce dans une armoire. Je comprends que nos amis de l'île paradisiaque aient renoncé à la garder éternellement sans pouvoir la faire jouer! Voilà mon idée. Je vais faire venir mon lointain cousin de ses Highlands, de son île de Skye, je parle de Robin McAbann, il sortira bien de son clan des "Six Iliens" pour nous montrer ce qu'est un "Great highland bagpiper", comme on les appelle là-bas, quand il saura que nous avons découvert une cornemuse rare!..."
Dès l'évocation du nom de Robin McAbann, Riquette était devenue toute rose de confusion à l'idée d'être en présence de l'amour de sa vie qu'elle avait, paraît-il, rencontré dans un rêve qui l'avait profondément marquée. Ce rêve raconté depuis, maintes fois, à ses amis. Rackam avait alors dû aborder son lien de parenté bizarrement échappé de l'émotion onirique de Riquette.
Un Écossais au jardin...
Et, Robin d'être reçu quelques semaines plus tard chez Rackam. Les présentations du cousin - qui parlait quelques mots de français en roulant les "r" - avaient été riches de cordialité et plus qu'émouvantes pour Riquette qui n'avait pas cessé de rosir, le coeur battant, à la rencontre du personnage en kilt. Robin était émerveillé par l'aspect net et luxueux de la cornemuse étrangement semblable au pibrocks de ses Highlands. Très rapidement, il en avait fait sortir des sons si exceptionnels, aigus et graves, des harmonies inconnues par des notes hautes et basses, criardes ou langoureuses.
Tout le monde - ravi - avait beaucoup dansé sur un folklore enseigné par l'artiste. Mais, dans ces soirées d'été au jardin, Robin n'avait pas été insensible au charme de Riquette. Les promenades du couple s'étaient multipliées sous les regards plus ou moins complices de Rackam et de ses amis.
Puis, dans son ample manteau bariolé, Ramona - en Madame Irma - avait tiré une conclusion plus ou moins préparée dans ses cartes de devineresse sur une consultation de Riquette. "Un, deux, trois, quatre, cinq... Je vois une dame de coeur..., mais c'est toi Riquette! Un, deux, trois, quatre, cinq... Tiens donc, un roi de coeur, mais ... ne serait-ce pas Robin? Dis-moi, ma fille, voilà l'as de coeur... Les cartes ne se trompent jamais! Tu es amoureuse? ... C'est un mariage, Riquette, c'est un mariage en vue!..."
Ramona avait tout raconté! Robin s'était confié à Rackam de son désir d'emmener Riquette en Écosse et d'y célébrer le mariage.
La nouvelle avait fait le tour du jardin. Certains s'étaient inquiétés de voir Riquette partir si loin, d'autres étaient ravis du bonheur de leur amie. Le gros regret de tous avait été de ne pas pouvoir célébrer le mariage dans le "Jardin extraordinaire".
Robin n'avait pas pu prolonger trop longtemps son voyage, appelé à de hautes fonctions chez lui.
Mais les amoureux avaient eu le temps de visiter la délicieuse île enchanteresse d'Ibis qui n'avait pas manqué de les couvrir de cadeaux par les bons soins des Paires O.K. La cornemuse avait étalé son art en démonstrations sous les palétuviers, les bougainvillées, les muscadiers.
Remerciements, pleurs et rires sous les fleurs...
Enfin était venu le moment du départ, le grand départ du jardin, dans les remerciements, les pleurs et les rires et sous les fleurs. La belle et élégante Riquette à la huppe, aux yeux de velours, majestueuse, en avait oublié son égotisme, son snobisme et son arrogance, corrigée par son amour pour Robin, le héros de ses fameux rêves...
Il avait été convenu bien sûr de revenir, de se revoir plus tard, pour des vacances, en jurant de n'oublier personne.
La "peau de bête", la cornemuse, qui avait rapproché et soudé le couple partait aussi pour l'Ecosse. Les petits amis s'étaient concertés et avaient offert une splendide robe de mariée et tous les parfums préférés de Riquette, oeuvres de Pain Son et du laboratoire d'Elliott.
Voilà comment Riquette avait choisi de quitter son petit domaine, enlevée par son chéri : elle avait trouvé le trésor de sa vie, d'un rêve à la réalité, par le pouvoir magique d'une "peau de bête".
Pour l'heure, les petits amis veulent vivre sans témoins. Le petit amateur de rêves de Daniel Pagniez est parti pour quelques vacances dont nous ignorons la durée...
16 octobre 2009
Bonjour Monsieur Loyal...
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XXII) La piste aux étoiles
... Il était une fois la surprenante et remarquable installation du chapiteau d'un cirque dans un "jardin extraordinaire"...
De nombreuses publicités attractives avaient été distribuées et des affiches tout aussi alléchantes installées à proximité du domaine si cher à des petits amis bien connus... Puis, le cirque est arrivé avec son grand convoi de matériel, le célèbre cirque Gavarny! Oui, le cirque Gavarny, avec sa grande notoriété, allait prêter son concours exceptionnel et son aide bénévole aux amis du jardin!
En un tour de main, il avait dressé son chapiteau de toile bariolée, hérissé de pavillons et d'oriflammes multicolores giflés par le vent. Certes, la surprise était de taille pour un environnement habitué à la sérénité et à l'absence de toute agitation excessive! Pourtant, il était là pour couvrir et offrir un fabuleux spectacle et mettre tout spécialement en valeur une Riquette "superstar"!...
Un alléchant programme ...
L'idée était venue d'un organisateur hors de pair, un cousin fidèle de Rackam, un écossais au grand renom en la matière, lui-même artiste de talent aux cabrioles du trapèze volant. Ce cousin écossais venu tout spécialement de l'île de Skye (proche des Highlands), ce Robin McAbann "red breast", qui appartenait au fameux clan des "Six Iliens", avait tout organisé à la perfection.
Il avait beaucoup travaillé pour réunir tous les petits amis du jardin afin de les inclure dans son programme. Tous s'étaient dévoués corps et âme pour une réalisation exceptionnelle. McAbann ne devait pas être déçu...
L'alléchant programme allait donc rassembler les volontaires: Riquette, Rackam, Kesdep, Pain-Son, Elliott, Barbemousse, Ramona, Pickup, Trottemenue et Trottinou. Si les préparations et les répétitions s'étaient révélées laborieuses, tout s'était finalement réglé dans la bonne humeur.
Elliott lui-même en avait oublié ses retards habituels... Sa désignation pour le rôle de Monsieur Loyal lui avait permis de revêtir pantalon, redingote et plastron blancs, de serrer une large régate noire et de coiffer son chef d'un huit-reflets... Toute la troupe avait vécu dans l'excitation de l'attente du grand moment. Riquette, tête d'affiche, avait passé de longues heures devant ses miroirs en constants essais de maquillage et de tenues à paillettes d'or étincelantes. Choisie comme grande vedette, son exubérance l'avait transportée de joie et d'orgueil.
Un spectacle de haut niveau
Le chapiteau allait faire le plein.... De fait, ils étaient finalement tous venus, les familles Ventraterre, Maisange, Moyes, Zirondelle, Mairlaite... et avaient applaudi à tout rompre dès les premières notes de l'orchestre Tourteur-Aile sous la baguette d'Harpo. La sonorisation était parfaite sous le contrôle de Pickup et l'éclairage sublime, géré par la petite Lucille et distribué par toutes les lucioles, apportait une ambiance féerique... Monsieur Loyal allait pouvoir annoncer le premier numéro!
Entrèrent alors en piste deux clowns grimés à ravir, Barbemousse et Rackam, son complice à la tête enfarinée, le premier s'employant avec maladresse à couvrir Rackam de crème à raser à l'aide d'un énorme blaireau. Le "barbier" d'occasion faisait gaffe sur gaffe avec un long rasoir en bois. La foule riait aux facéties et à l'infortune de Rackam en clown blanc, encore plus blanc, enneigé sous les vagues de mousse! Cependant, ce numéro sembla trop durer pour les spectateurs qui se mirent à scander le nom de "Ri...quette, Riq...quette"! Il fut donc décidé de faire venir la "vedette" plus tôt que prévu.
Pénétrèrent alors Riquette, majestueuse, altière, et Kesdep dans leurs brillants fourreaux pour leur exhibition téméraire et délicate aux trapèzes volants. Sans filet de sécurité, les deux acrobates exécutèrent des voltiges incroyables et dangereuses, des doubles-sauts périlleux dans lesquels Kesdep se tenait dans son rôle de porteur, toujours présent aux "rattrapages". L'assistance était subjuguée par le talent et la hardiesse de Riquette. Les gradins étaient tantôt glacés d'effroi, tantôt en liesse indescriptible et criait : "Encore!... Encore..."... Les longs applaudissements cessèrent pour le numéro suivant.
Pain-Son, vêtu de sa grande cape, avait agréablement réussi une démonstration de haute prestidigitation à l'aide de sa baguette de pain magique où tout apparaissait de son gibus comme par enchantement dans des vocalises et des grands airs d'opéra dont il avait le secret. Il était accompagné de Ramona en "fakir hindou" qui proposait en intermittence des époustouflants tours de cartes et des trucages étonnants... Succès garanti!... Mais on réclamait encore Riquette et ses prouesses. Monsieur Loyal éprouvait des difficultés à annoncer la suite du programme.
Ensuite, le numéro conçu par Trottemenue et Trottinou rejoignait le grand art. Un numéro de funambules à couper le souffle. Le filet de sécurité était bien entendu toujours absent... Trottemenue, pull-over bleu, bonnet jaune à pompon rouge, en chaussons de danse, était juchée sur les épaules de son frère Trottinou, pull-over jaune et bonnet bleu, chaussé à l'identique. Le couple s'avançait à petits pas mesurés sur toute la longueur du fil tendu entre les deux mâts du chapiteau. La progression se faisait avec d'infinies précautions tandis que Trottemenue ne cessait de faire échapper du "Vivaldi" de son stradimarius dont elle n'avait pas oublié de se munir. Et les pirouettes de succéder aux pirouettes, les équilibres aux équilibres, sans l'aide de balanciers, le frère passant sur les épaules de sa soeur aux chants du violon, et les exploits se succédaient... Que de joie et d'applaudissements! Mais après, là encore, on réclamait Riquette sur l'air des lampions et dans les flonflons de l'orchestre.
Chaque numéro était ponctué des approbations musicales du dynamique ensemble Tourteur-Aile... Monsieur Loyal fit rapidement passer les paires O.K. qui présentèrent des sketchs assez drôles, secondés et mimés par les soins du clown Barbemousse. On riait, bien sûr, mais on voulait Riquette, le "clou" du spectacle et ... Monsieur Loyal annonça - sous les "Hourras" - la "superstar" du jour.
Même dans les cintres, gardons les pieds sur terre!
La piste accueillit alors Riquette, applaudie et McAbann, le voltigeur d'Ecosse et non pas du Canada, le maître de la voltige, applaudi lui aussi, tout comme Kesdep, second voltigeur-porteur... Certes, la réputation de McAbann n'était plus à faire et le public le savait, mais tout le monde comptait sur cette nouvelle étoile de la piste pour surpasser le maître et briller plus encore au firmament du trapèze volant. On put alors assister au triomphe de la beauté, de l'élégance, de l'intrépidité et du courage pour Riquette, McAbann n'étant plus qu'un faire valoir malgré sa technique. Kesdep ne manquait pas non plus de panache, mais c'était Riquette, l'immense Riquette, qui était la reine dans sa discipline aérienne. Toutes les figures de ce sport d'audace furent réalisées à la perfection: ballant, swing, split, back, coupé-écart, retour, rivers... Les envols de la plate-forme étaient superbes. McAbann, le "catcher", rattrapait Riquette chaque fois à l'extrême limite de la chute. Elle fit un double, encore un double, puis un triple et enfin quadruple saut périlleux dans les airs... Du jamais fait, du jamais vu! Les paillettes d'or de sa tunique étincelaient sous les feux des lucioles. Les vivats jaillissaient des gradins entre les craintes et les angoisses des spectateurs. Les balancements des trapèzes avaient été réglés comme les rouages d'une horloge. C'était magnifique! Riquette était la plus grande... Seule l'orchidée fixée dans sa huppe avait choisi la liberté dans un retourné. Et l'extraordinaire exhibition de se terminer sur une "standing ovation" de la foule pour Riquette, devenue, une belle et incomparable idole.
La représentation touchait à sa fin sous des délires d'acclamations. Riquette, transportée de joie et d'orgueilleuse assurance, s'apprêtait à saluer encore une fois ses admirateurs lorsque tout à coup !....
Un envol salutaire...
... Tout à coup une puissante bourrasque, un violent aquilon, souleva toute la toile du chapiteau qui s'envola dans le ciel sous les hurlements et les cris de la foule apeurée et des médias invités en fuite. Il ne restait rien du cirque Gavarny...
... Or, c'est à cet instant précis que Riquette se réveilla d'un bond, secouée par Pickup chez qui elle était venue prendre un peu de repos.
- " Alors, dis-moi, Miss Riquette, que t'arrive-t-il ? Tu faisais une bonne sieste à la maison et tu t'es soudain mise à trembler et à crier. Remets-toi ma chère, tu viens de faire un cauchemar ? ... "
- " Ah! Mon vieux Pickup, si tu savais... Je viens de faire le plus beau de mes rêves, un rêve extraordinaire qui vient de se terminer d'une terrible façon, en cauchemar, tu as bien raison... J'étais la plus grande des stars adulées, fière et infatuée, et me voilà revenue à ma condition de simple petite amie du jardin! ..."
- " Sèche tes larmes Riquette! Tu me raconteras ?..."
- " Non, certainement pas! Ce rêve n'appartient qu'à moi! C'est peut-être un signe, une leçon, je l'ignore. En revanche, je vais m'efforcer d'être moins imbue de moi-même, moins vaniteuse et plus modeste à l'avenir!..."
- " Bien sûr!... La modestie est une immense qualité, Riquette... D'aucuns l'oublient souvent! ".
Retrouvez Daniel PAGNIEZ dans son jardin extraordinaire le vendredi 13 novembre.
17 septembre 2009
Râ est son maître...
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XXI) La montre d'Elliott
... Il était une fois la découverte d'un étrange instrument qui devait conduire à améliorer le comportement et la sagesse d'Elliott envers tous ses petits amis du "jardin extraordinaire".
Selon son habitude, ce soir-là Elliott, notre dragon pansu, "remontait" de son île aux envoûtantes fragrances, porteur cette fois d'un sac de toile grise, une sorte de pochette de toile qui paraissait peser un certain poids. A sa sortie sur le jardin par l'arbre magique, Pickup, ironique, l'interpella:
- " Bonsoir, toi! Tu reviens encore de ton Eden avec une chose que tu as soustraite du curieux magasin des paires O.K. ! Mon cher Elliott, arrête de piller le bazar exotique comme tu le fais! Qu'as-tu encore dérobé de si lourd? "
- "Je n'ai rien volé!... Je t'assure, Pickup! J'ai... découvert une montre enfouie sous une multitude d'ustensiles hétéroclites, cachée par un enchevêtrement de branches de tamariniers, de bougainvillées et de jambosiers. Les gardiens des lieux m'ont autorisé gracieusement à revenir avec... Kolibri aussi était d'accord..."
- " Tu exagères Elliottt, tu abuses toujours de la bonté des paires O.K. Mais, dis-moi: tu ne vas pas me faire croire que tu as trouvé une montre apparemment aussi pesante et d'une telle dimension! Aurais-tu la folie des grandeurs? Tu as déjà une montre, nettement plus petite et d'utilisation très aisée, ton "oignon" selon toi, qui somnole en bout de chaînette dans le gousset de ton gilet..."
- " Tu as raison, mais ma trouvaille est exceptionnelle... Excuse-moi, il est tard : je rentre chez moi et je vous présenterai à tous, dès demain matin, ma découverte!"
La dernière extravagance d'Elliott fit bien vite le tour du jardin et, le lendemain matin, le tricycle grinçant se présenta très tôt dans le cercle des petits amis avec son propriétaire et l'énigmatique sac de toile. On s'était rassemblé en curieux autour de l' "inventeur" d'un nouveau trésor. Avec lenteur et précautions, Elliott - qui voulait produire assurément des effets d'illusionniste - sortit de la sacoche grise une grand pierre plate, ocrée, rectangulaire et bizarrement gravée de treize chiffres arabes se succédant en arc de cercle de gauche à droite en passant par le bas du support: 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 1, 2, 3, 4, 5, 6.
Comment "voir" s'écouler le temps?
- " Tu nous prends pour des idiots Elliott, s'écria aussitôt Rackam, sans en avoir jamais vu, mais entendu parler comme l'un des premiers objets créés pour mesurer l'écoulement du temps: il s'agit là d'un cadran solaire! N'est-ce pas les amis? Mais nous voilà bien embarrassés car nous ne savons pas comment cela fonctionne! A moins que toi ?..."
- " Je n'en sais guère plus que vous, répliqua piteusement Elliott, c'est Kolibri, sur l'île, qui a évoqué pour moi ce nom de "cadran solaire" quand je lui ai présenté ce que j'avais sorti de la poussière... Il m'a simplement dit que, avec cela, je pourrais toujours connaître l'heure sans avoir recours à mon "oignon" et que cette montre-là, inusable, ne se déréglait jamais, ne nécessitait pas de remontoir: qu'il suffisait de mettre la pierre au soleil et de lire les chiffres "arabes"! Au fond du sac, il y a aussi une sorte de bâton, un "style" comme m'a dit Kolibri, à glisser dans l'alvéole du haut du cadran. Peut-être qu'avec cet accessoire... "
La "pierre" plate fut posée sur le sol et le "style" introduit dans le trou aménagé sur la partie supérieure mais tous restèrent incrédules et narquois en examinant cette "horloge" d'un autre temps qui se refusait à s'exprimer.
-" Ta < montre > ne fonctionne pas cher Elliott: il ne se passe rien... Notre ami Kolibri t'a fait une blague! Que viennent faire ici ces chiffres - que tu dis < arabes > - évoqués par ton compère de l'île? Ce sont des chiffres que nous connaissons tous, semblables à ceux de ton oignon. Assez de propos frivoles!"
Les quolibets fusaient de toutes parts.
-" Attendez, intervint Rackam, nous ignorons comment l'utiliser... Je sais, car j'ai lu dans mes livres que ce vieil objet avait des fonctions éternelles, que des civilisations l'avaient utilisé pour connaître la marche du temps par le soleil... Attendez! Je pense soudain à Ibis l'Egyptien, le Sage de l'île... Lui seul doit être à même de nous aider dans le mode d'emploi... Je suggère que Pickup aille tenter de l'amener à nous... Qu'en pensez-vous? Voudra-t-il < monter > vers nous?... Il est si vieux! ..."
Pickup fut alors dépêché sur l'île et il revint au jardin en un temps record accompagné du grand Sage, lequel, malgré son grand âge et sur les explications de Pickup, était surtout navré par le < prélèvement > d'Elliott... Il arriva un peu courbé dans son élégante tunique chatoyante, soutenu par Kolibri, appuyé sur une solide canne noueuse, au pommeau couronné d'une mire centrale à rayures surmontée d'un disque solaire, attribut porté par Osiris. De suaves senteurs de fleurs et d'épices l'accompagnaient encore et faisaient chavirer Riquette...
Ne perdons pas de temps...
Pourtant, le maître se mit à parler: "Mes amis du < jardin >, je ne suis pas très satisfait de votre manque de savoir, mais je ne vous en veux pas, ni pour l'escapade d'Elliott pour sa découverte que, de toutes façons, je vous offre finalement très volontiers! Seulement, je suis désolé d'apprendre le manque de respect dont vous avez fait preuve envers cet objet, ce cadran solaire si vénérable... Je me doutais de l'existence d'un tel accessoire chez les paires O.K., sans l'avoir vraiment recherché ni trouvé! Enfin! Grâce à Elliott, il pourra revivre! Sachez cependant que cet instrument silencieux et immobile est un des plus anciens modèles connus et trouvés dans mon pays, l'Egypte. Il a été précédé par beaucoup plus grands que lui. Le premier cadran solaire date de 1 500 avant J.-C. Il était érigé dans mon Egypte et fait d'un obélisque semblable à celui qui trône sur la place d'une capitale que vous connaissez.
- " C'était en fonction de la position de son ombre portée sur une partie d'un demi-cercle dessiné à sa base que l'on obtenait la course des heures. Ce n'est qu'au XIV° siècle avant J.-C. qu'un mathématicien arabe - d'où vos chiffres dits < arabes >, les vôtres actuellement depuis longtemps - qu'un savant, dis-je, eut l'idée de planter un gnomon (un style ou un bâtonnet) comme vous voudrez, parallèlement à l'axe de la terre sur une surface plus réduite, pour montrer des heures d'égales durées. Le défaut du cadran solaire est de ne pas pouvoir identifier l'heure la nuit ou par temps couvert!..."
L'assistance était restée bouche bée devant le savoir et l'exposé d'Ibis. Un silence religieux s'était établi. Les arbres du jardin, eux-mêmes, avaient fait taire tout bruissement de leurs vertes parures... Ibis avait repris son cours magistral:
- " Quant à ces chiffres "arabes", venus de la nuit des temps, ils n'ont été transmis à l'Europe que vers la fin du X° siècle. Il faut aussi savoir que d'autres nombreux cadrans ont aussi été renseignés pas des chiffres de forme bâton, dits < romains >, venus de l'Antiquité et qui ont été employés jusqu'au XIII° siècle. Sans doute plus aisés à lire, surtout sur un socle, comme VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, I, II, et la suite... Voyez, je vous les dessine rapidement sur le sol: cette écriture ne subsiste que dans quelques exceptions pour une datation, des repères en littérature ou... des heures d'horloge!... Je pourrai vous les faire découvrir plus longuement un jour... Rackam doit d'ailleurs les connaître! Mais, maintenant il y a urgence, il s'agit de faire parler cet < ancêtre > ! Apportez-moi une petite table et nous allons mettre le cadran en position verticale, bien calé le long de ce mur de pierre exposé plein sud, face au soleil... Vous allez être surpris..."
Et la surprise eut lieu... L'ombre du style se dirigea immédiatement sur le repère 11, sous le regard stupéfait des petits amis... Elliott fouilla nerveusement dans son gousset pour vérifier le miracle et déclara tout haut: "Mais... C'est faux, Maître! Je crois avoir l'heure exacte et ma montre indique 01 heure de l'après-midi..."
- " Pas du tout Elliott, le cadran est juste! Nous sommes en été et, durant sept mois, de mars à octobre en principe, pour certaines facilités de vie sur terre et d'économie d'électricité, depuis 1975 par exemple en France, toutes les horloges doivent être réglées avec deux heures d'avance sur le soleil et seulement une heure d'avance en période d'hiver!... Au mois d'octobre, on te demandera de retarder ta montre d'une heure et tu seras alors encore en avance d'une heure sur l'heure de l'astre Roi, soit celle du cadran! ... Tu sais cela? ..."
Un étrange message ayant traversé le temps!
Tout le petit monde du jardin exprimait sa joie et en avait oublié le déjeuner que d'ailleurs Pain-Son n'avait pas préparé, lui aussi en admiration devant le cadran solaire. Ils étaient tous là, immobiles à guetter la progression de l'ombre portée sur l'arc de cercle et le temps leur parut long et court à la fois lorsque cette ombre indicatrice se dirigeant vers la droite caressa le chiffre 12...
Ibis s'était assoupi sur une chaise. Barbemousse, Ramona et Trottemenue allaient quitter leur poste d'observation et, soudain, ne voilà-t-il pas, à l'instant précis où l'ombre franchissait ce chiffre 12 qu'un événement incroyable se produisit... L'ombre ne progressait plus! Le temps s'était arrêté tout net! Le soleil était pourtant toujours très présent sans aucun nuage dans l'azur... Un mystérieux déclic s'était alors fait entendre au cadran et curieusement, avec lenteur, un mystérieux couvercle du cadran avec ses chiffres et son bâtonnet s'ouvrit en pivotant sur la gauche...
Aux cris de Rackam médusé, Ibis se réveilla et l'assistance constata l'étrange comportement de leur < horloge >. Le couvercle ouvert, sur le fond de l'instrument était apparue une sorte de message écrit en caractères de l'ancienne Égypte, en hiéroglyphes! Stupeur générale...
Seul, Ibis, réveillé en sursaut sur son siège de repos, ne paraissait pas autrement surpris.
Le temps... de la sagesse!
Rackam s'inquiétait, Ibis le rassura vite.
- " Si je suis resté parmi vous assez longtemps, dit-il, la raison en est que je soupçonnais ce genre d'incident. Ne craignez surtout rien! Restez calmes et attentifs! Je vais vous déchiffrer l'étrange message".
Il s'approcha avec précaution de l'écriture, sortit de sa tunique une grosse loupe cerclée de teck et se mit à lire d'une voix lente et monocorde, avec soin et recueillement:
" RÂ... Mon Maître... couvrira... de gloire... celui qui aura eu ... la SAGESSE... de me ....réveiller".
Dès la fin de cette courte traduction, le couvercle se remit doucement seul en place et tous, dans l'émerveillement, purent voir l'ombre sur le cadran reprendre sa course vers la droite en rattrapant son léger retard.
-" Maître, expliquez-nous!..." osa demander Rackam.
- " Je n'ai aucune explication à vous donner... Sinon que ce cadran solaire possède quelques dons magiques et a lancé en remerciement une volonté majeure avec le mot < SAGESSE > !... Qui a redécouvert l'instrument endormi depuis si longtemps? Qui lui a permis de revivre sa vie de montreur des heures? Qui l'a sorti de l'oubli ?... Voyons, vous devez tout cela à Elliott, mais attention, le mot < SAGESSE > s'adresse donc principalement à lui!..."
Elliott était rouge de confusion. Lui, couvert de gloire? Il bredouilla quelques paroles et les petits amis comprirent qu'il voulait les assurer de son bon vouloir. Finalement, sur sa curiosité devenue une soudaine bonne action, malgré son besoin de toujours aller fouiller dans le bric-à-brac de l'île, dans ses habitudes de fureteur, le très respectable cadran lui avait adressé avec solennité un mot souvent galvaudé chez lui, le mot SAGESSE... Très fier, il savoura son plaisir et les félicitations jaillirent de tout le jardin. Elliott avait compris qu'il s'agissait là, en fin de compte, d'une bonne leçon de modération et de sage conduite qu'il respecterait beaucoup plus à l'avenir.
L'ombre du cadran solaire chevauchait maintenant le repère I: il était grand temps pour le pique-nique à ... 3 heures de l'après-midi... à l'oignon d'Elliott!
Retrouvez Daniel PAGNIEZ dans son "Jardin extraordinaire" le samedi 17 octobre...
20 août 2009
Scripta manent
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XX) Une boîte en toutes lettres
Il était une fois la curieuse offrande d'une boîte à lettres située dans un "jardin toujours extraordinaire"...
Ce jour-là, Trottemenue arriva toute essoufflée auprès des amis du jardin qui préparaient l'habituel petit déjeuner devant la "trattoria" de notre "Caruso" Pain-Son . Le pompon rouge de son bonnet jaune frissonnait encore d'émotion sur sa tête dans sa précipitation et son frère, Trottinou, avait eu beaucoup de mal à la suivre.
Elle en avait même semé en route son précieux "stradimarius" et, brandissant son archet, elle cria: "Les amis! Les amis! Ecoutez-moi tous! Je viens de passer devant notre boîte à lettres qui ne nous donne que rarement du courrier, mise à part, quelquefois, une non moins rare carte postale d'Elliott lorsqu'il est en vacances... Eh bien, figurez-vous que notre boîte à lettres déborde! Elle est si remplie que le couvercle en est soulevé et que des lettres en sont éparpillées au sol! C'est incroyable! Je vous le dis, j'en suis toute retournée..."
Rackam jugea bon d'intervenir: "Remets-toi Trottemenue et calme-toi. Qui aurait l'idée de nous inonder ainsi de courrier? Ou alors ne serait-ce encore que de l'agaçante publicité? "
-" Mais non, Rackam, non et non! Il n'y a aucune enveloppe, ce sont des lettres, des lettres, te dis-je, des lettres de l'alphabet comme a, b, c, d et la suite... J'ai entrebâillé la porte de la boîte: il y en a des milliers... Des majuscules, des minuscules, en caractères d'imprimerie! On nous a fait une blague! Mais qui? Dans quel but? Et pour quoi faire?..."
Les lettres ont toujours un destin...
Chacun y allait de ses réflexions. Kesdep pensait que cet étrange distribution n'était là que pour inquiéter ou pour amuser les amis... Riquette suggérait que c'était peut-être un moyen d'initiation et d'incitation au scrabble pour former des mots... Ramona évoquait les grilles de mots-croisés mais Trottemenue l'en dissuada en lui faisant remarquer qu'elle n'avait aperçu aucune petite case blanche ou noire.... Pickup parlait d'un autre jeu à découvrir, "Le mot le plus long", dont il avait entendu parler... Les Ventraterre ne cessaient de réclamer le nom de l'auteur de la facétie... Les Moyes s'interrogeaient... Et, tout ce petit monde d'en avoir oublié le petit déjeuner de Pain-Son qui ne voyait là qu'un tour de magie d'un concurrent.
C'est Rackam qui, finalement, mit un terme au brouhaha en avançant une idée: "Mes amis, je crois que ces lettres sont en fait un message... J'imagine que l'on nous veut du bien! Vous allez rire, mais je pense à une déesse antique des arts libéraux. Je pense à une Muse, comme Erato, peut-être, qui chercherait à nous faire sortir de notre indolence sans pour cela nous guider trop vers la poésie et l'élégie. Que diriez-vous d'une conseillère, d'une Muse qui nous dirigerait vers cette écriture que vous découvrez dans les livres que notre ami Elliott vous rapporte parfois du magasin exotique de l'île de Kolibri? Pourquoi ne pas nous mettre à écrire ce qui nous passe par la tête à l'aide de ces lettres? D'après Trottemenue, nous disposons là d'une provision importante de lettres et ce serait un jeu de les utiliser pour les mettre en bon ordre de lecture, écrire des mots, des phrases!..."
- " Allons, Rackam, ne dis pas de bêtises" coupa Trottemenue. "Personne ici n'est écrivain et nous sommes incompétents en matière de rédaction. Bien sûr, nous avons des choses à dire, mais de là à les rédiger! De plus, te rends-tu compte du travail gigantesque pour organiser toutes ces lettres qui s'envoleraient à la première brise? Comment les faire se tenir tranquille sur du papier? Tu as une colle miracle?... Ce n'est pas sérieux! Nous imagines-tu sous les rires de ta Muse, ton Erato ou une autre, ou sous les sarcasmes de ton égérie dans nos incapacités? Nous ne sommes ni écrivains, encore moins écrivaillons! "
Pain-Son apporta alors un peu de sagesse dans l'effervescence de la réunion et s'exprima avec un grand calme: " Je crois que Rackam a raison, les amis. Je suis pour le cadeau d'une Muse bienveillante. Par les lettres, elle nous fournit la base matérielle à coucher une forme de littérature sur du papier si nous faisons l'effort de la réflexion et de l'imagination. Nous voilà dans un jeu de l'esprit et je sais que l'exercice n'est pas aisé. Je ne vois aucune autre raison à cette avalanche de caractères habilement déposés chez nous pour nous cultiver un peu... Voilà ce que je vous propose. D'abord vous allez tous prendre votre petit déjeuner qui s'émeut de votre absence. On ne doit pas gâcher la nourriture! Ensuite, vous irez précieusement récolter toutes les lettres de la boîte que vous mettrez dans un large panier d'osier que vous m'apporterez. Enfin, je vais aller relire mon vade-mecum sur la magie et pétrir une belle et croustillante baguette de pain magique, mais attention, le pouvoir de mon pain sera d'une durée limitée. Il faudra faire vite!...
"Demain matin nous ferons des essais de rédaction. Il faut que l'un de nous se décide à écrire et nous l'aiderons. Je vais envoyer Pickup au bric-à-brac de rêve d'Ali Baba sur l'île pour qu'il nous rapporte un livre blanc, un livre où toutes les pages sont blanches, les paires O.K. en possèdent certainement un... Nous nous retrouverons ici demain matin."
Une page blanche? Toute une aventure...
Le lendemain, tous les amis étaient à pied d'oeuvre, anxieux de l'aventure envisagée par Pain-Son. Le grand panier d'osier offrait sa pêche miraculeuse et toutes les lettres recueillies frémissaient à l'idée de jouer leur rôle. La baguette magique était tenue par Pain-Son, non sans quelque inquiétude, comme celle d'un chef d'orchestre avant les premières notes d'un concert. Le livre rapporté de l'île était ouvert à la première page toute blanche.
-" Avez-vous désigné, dit Pain-Son, celui ou celle qui va écrire pour la postérité?... Avez-vous réfléchi à un thème, à une histoire à raconter, à des mémoires à rapporter, à une poésie... Que sais-je encore? "
-" Bien entendu, répondit Ramona, nous avons désigné Rackam, le meilleur parmi nous pour utiliser les lettres. Rackam a bien tenté de se défiler en dénonçant son manque d'imagination pour une belle histoire, mais nous lui avons conseillé de taquiner sa mémoire et de nous relater sa jeunesse ou une autre partie de sa vie, une sorte de biographie. Il n'était pas très volontaire.... Et son hésitation devant une grande page blanche lui a paru angoissante... Nous lui avons dit que la venue d'une Muse lui apporterait conseils et assistance selon ton idée et ton pain magique, Pain-Son, car tu vas l'aider n'est-ce pas? "
Il fallait éprouver la méthode. La Muse était certainement tapie dans les environs et souriait sans doute à Rackam, ce volontaire désigné d'office devant sa page blanche, stimulant son imagination... Rackam avait choisi de parler de sa vie passée, de ses mémoires de jeunesse. Pain-Son lui avait dit qu'il se chargeait de fixer le texte sur la page à l'aide de sa baguette. Il ne restait à Rackam qu'à évoquer ses souvenirs... Il commença dans le silence de son auditoire sous les encouragements de Rougette et de sa fille Rubiette: "Il était une fois...".
-" Non Rackam!, explosa Pain-Son, non, arrête! Pas de cela! Il ne s'agit pas d'un conte mais d'une relation vraie de ton passé! Avec cette entrée tu vas nous faire surgir la détestable fée Karembosse! Les "Contes d'un jardin extraordinaire" n'ont pas lieu d'être ici! Ne t'égare pas dans les affabulations d'un autre rédacteur... Allez! Reprends, d'abord par un titre évocateur... Regarde: les lettres s'étaient déjà ruées hors du panier et, fort heureusement, je n'avais pas joué de ma baguette. Elles n'ont pas été écrites, à leur grande tristesse. Elles sont allées retrouver leurs soeurs, toutes penaudes, dans le panier... "
Rackam, confus, aspira alors de l'air comme un véritable soufflet de forge et se reprit: "Mémoires d'un petit voyageur".
Les lettres s'envolèrent à nouveau du panier et se blottirent sur le papier mais Pain-Son avait encore refusé d'agiter sa baguette.
-"Rackam, écoute-moi et pense à ton écrit! C'est un titre, comme dans les livres, et demande, dans ce cas, des majuscules. Bon. Reprenons. Vois toutes ces lettres chagrines d'un nouveau retour au panier! Pense à ta ponctuation et à la mise en page. Ne te soucie pas de l'orthographe, elle se corrigera par la baguette".
C'était enfin bien parti! Avant chacune de ses phrases offertes par sa mémoire, Rackam formulait les indications préalables pour ses mots telles que "majuscule", "minuscule", "italique", "gras"... Les lettres s'échappaient du panier comme des envolées d'insectes, formant des fins rubans d'écriture dans un bal aérien avant de venir maquiller le papier. Pain-Son, de sa baguette, touchait chaque fois la page ouverte du livre et les lettres chahuteuses et ravies se modifiaient, se fixaient en bon ordre, se serraient les unes contre les autres.
"Mémoires d'un petit voyageur"
Rackam avait compris les remarques de Pain-Son et s'était lancé dans sa narration concernant les "Mémoires d'un petit voyageur"...
-"J'ai eu une enfance très douillette, entouré de grands soins par mes parents très attachés à leur territoire. Mais, dans ma première jeunesse, je me suis très vite senti pousser des ailes pour voir du pays. Nous étions plutôt solitaires à la maison dans le nord du pays et j'enviais ces autres connaissances qui, à certaines saisons, partaient en vacances vers le sud. J'étais intéressé par les migrations de certaines familles qui revenaient nous voir pour m'éblouir de leurs voyages, de leurs paysages, de leurs découvertes."
L'assistance encourageait le "narrateur" de ses applaudissements discrets pour son courage et sa réussite.
-" Un jour, un de mes bons amis, un anglais qui s'appelait Robin - non pas "des Bois", le héros de Sherwood et de l'Histoire de la chevalerie - non, un gentil camarade qui connaissait un organisateur de voyages pouvant m'accepter à peu de frais dans un groupe en partance pour le sud, vers l'Espagne. J'étais ravi de m'évader sachant néanmoins que j'allais faire beaucoup de peine à mes parents. Après plusieurs escales techniques, je suis arrivé en Espagne avec mon maigre bagage où j'ai trouvé à me loger assez facilement dans un jardin pittoresque mais très sec. J'avais mon petit chez moi. La nourriture n'était pas facile à trouver et travailler au jardin à retourner la terre était épuisant. J'avais cependant une foule de distractions variées avec toutes ces fêtes assez bruyantes y compris les spectacles dans les arènes, des grosses bêtes à cornes, ponctués des flonflons des musiciens. J'étais jeune et heureux... A la fin des vacances, je suis rentré chez mes parents pour y passer l'automne et l'hiver, fier de mon escapade".
" Encore! Continue Rackam! C'est bien: ça marche sur le papier..." scandaient les amis.
-" L'année suivante, le désir d'évasion m'avait repris et je suis retourné vers l'Espagne où je croyais me réinstaller chez moi. Hélas, un promoteur immobilier du nom de Koukoulos y avait installé sa famille. Je me suis même battu avec les intrus, en vain... Le père Koukoulos avait beaucoup d'amis et de relations importantes et j'ai, cette année-là, passé mes nuits à la belle étoile. La vie était difficile et avec la nourriture toujours assez rare, je ne trouvais ma pitance qu'au hasard de jardins de luxe bien entretenus et copieusement arrosés. Je gardais mon enthousiasme dans mes découvertes de la vie nocturne inconnue dans le nord. Je n'avais pas pu récupérer mes affaires abandonnées l'année précédente dans mon logis. Tout cela était sans grande importance... Revenu dans le giron familial pour le bonheur de mes parents, je passais mes soirées à raconter et même à inventer ces vacances espagnoles, sans parler, bien entendu, des Koukoulos. Je n'étais pas rentré vraiment satisfait de ce second voyage... D'accord, j'avais vu et appris beaucoup de choses. Je ne restais pourtant fier et hautain que devant mes amis, envieux de mes périples. Je me demandais si, finalement, le bonheur ne se situait pas plus au nord. L'Espagne - et ses castagnettes - était curieuse et envoûtante, seulement mon caractère, bien que plutôt solitaire, ne parvenait pas à m'extérioriser pleinement dans une totale béatitude..."
Pain-Son arrêtait de temps en temps "l'écriture" en insistant sur les indications de procédure que devait formuler Rackam avant l'envolée de ses phrases.
- " J'ai tenu à faire un troisième voyage aux nouvelles vacances, toujours par la même voie, pour tenter de m'édifier dans un plus grand bien-être... Hélas, cette dernière volonté avait été des plus catastrophiques. A l'aéroport de départ, sur une bousculade programmée par des individus malfaisants, j'ai été délesté de ma sacoche, donc de mon passeport, de mes papiers d'identité et de mon argent. Ma plainte déposée est restée sans suite... Adieu l'Espagne! Je ne souhaitais pas revenir chez les parents qui avaient toujours refusé de cautionner mes voyages. Alors, j'ai pris la route vers le sud, par petites étapes. Je me suis arrêté un jour dans un jardin sympathique dans lequel je ne comptais que passer. C'était le jardin du grand bonheur, un "jardin extraordinaire", le vôtre mes amis et vous me voyez heureux d'être resté ici, sur mon territoire, votre territoire, entouré d'amis, oubliant totalement ma solitude d'origine. Ici, j'ai trouvé la joie, le calme, l'amitié totale et surtout l'amour avec mon épouse, chère Rougette, laquelle m'a offert une belle descendance...
- "Voyez-vous, mes amis, ce sont des souvenirs de voyages qui, dit-on, forment la jeunesse, mais vous ne saurez jamais assez combien le bonheur est dans votre pré, dans ce "jardin extraordinaire" qui vaut mieux que tous les voyages d'un jeune ambitieux..."
Les plus belles choses ont une fin...
-"Stop! Arrête! Tu termines ici... s'écria brutalement Pain-Son, il n'y a plus aucune lettre dans le panier! Ouf! Nous avons eu le temps d'apprécier la qualité et le pouvoir de ma panification! Tu viens de réaliser un exploit et d'honorer toutes les lettres disponibles! Je vais être franc avec toi: ton récit est loin d'être "extraordinaire", mais c'est normal pour un débutant... Je vous demande d'applaudir Rackam... Oui, je sais, tu vas me dire que ma baguette était ton "nègre" pour pallier ton incompétence... Comment? Tu ne sais pas ce qu'est un "nègre"? L'auteur, celui qui signera l'oeuvre de son nom, soumet ses idées à un scribe, son "nègre", d'ailleurs souvent talentueux, qui saura écrire et mettre en forme les idées du "patron". Bon nombre d'écrivains ou de ceux qui se qualifient comme tels, ont recours à cette facile astuce et en recueillent la gloire, comme toutes ces vedettes dans tous les domaines... Disons que dans le cas présent, tu es tout de même devenu écrivain, en reconnaissant l'aide indispensable d'une Muse et aussi avec l'aide du pain miraculeux... Rappelle-toi que chez les vrais auteurs il y a toujours une Muse qui sommeille et qui fera l'essentiel du travail que reproduira l'écrivain.
"Il y a toujours de la magie dans l'écriture, avec ou sans "nègre", et il y a toujours une boîte pleine de lettres à trier dans la réserve aux imaginations. Pense aux lettres qui sont les outils de base indispensables et incontournables sans lesquels l'écriture n'existerait pas!"
Barbemousse ajouta doctement : "C'est vrai, les lettres, ces ensembles organisés de signes et de graphismes, ne sont-elles pas nées de l'écrin originel de toutes les possibilités de communication entre les êtres?... "
A partir de ce jour, les hôtes du jardin, après les interminables félicitations d'usage adressées à Rackam et Pain-Son, se sont promis de surveiller avec attention une certaine "boîte à lettres" d'où pouvait naître une véritable culture. Un "jardin extraordinaire" peut-il s'épanouir sans quelques Muses?... Trottemenue s'était mise à songer à Euterpe...
Retrouvez Daniel PAGNIEZ dans son "jardin extraordinaire" le vendredi 18 septembre.
17 juillet 2009
Vacances laborieuses...
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XIX) Les vacances de M. Mulot
... Il était une fois la venue d'un visiteur inattendu dans mon "jardin extraordinaire"... C'est mon ami Rackam, le rouge-gorge, qui m'a rapporté ce fait au cours de l'une des conversations que je ne manque pas de tenir de temps à autre avec mes petits amis du jardin... Mais, laissons parler Rackam...
- "Ce début de juillet nous offrait son été doré... Nous étions réunis autour d'une collation dont Pain-Son, notre Caruso-traiteur, a le secret lorsque nous vîmes arriver, juché sur un petit vélomoteur, un inconnu quelque peu fantaisiste. Nous fûmes tous surpris par cette arrivée aussi soudaine qu'inattendue... Les amis présents - Kesdep, Pickup, Riquette, les Moyes, Trottemenue et son frère Trottinou, Rougette, Maisange, Pain-Son bien-sûr, un Ventraterre - enfin, tous, nous nous interrogions sur la témérité du visiteur qui venait vers nous. Trottemenue, craintive, chuchotait que ce devait être l'espiègle Ratatouille que je ne connaissais pas... La "chose" était coiffée d'un chapeau de toile, genre couvre-chef de pêcheur, vêtue de blanc avec élégance, un noeud papillon au col de chemise, l'air jovial, la pipe en bouche...
"Moi, j'avais ma petite idée sur le visiteur... Descendu de sa machine, il était grand et mince et il se présenta immédiatement. Il se dit s'appeler Monsieur Mulot, être en vacances et désireux de passer son congé parmi nous. Les petits amis s'étaient tus. Je me suis avancé vers lui pour lui signifier que nous n'étions pas un camp de vacances, que nous n'avions pas de gîte à lui offrir, qu'ici - dans notre domaine réservé et protégé - nous vivions dans la sérénité et la joie d'éternelles vacances, que personne ici ne faisait de "cinéma" comme dans son comportement de totale liberté, que chaque jour était un jour de fête - notre "play-time" à nous - sans aucun trafic, et que nous ne comprenions pas sa présence...
"J'avais quelque inquiétude car le "Monsieur Mulot" en question - un mulot: pensez-donc ! - ne saurait être apprécié au jardin. Comment recevoir un mulot, un grand mulot fouineur, un muridé, surtout avec la présence chez nous de notre ami Barbemousse, le blaireau, certes de la même famille, mais aux relations familiales plus que difficiles avec son espèce!".
Un accueil dicté par la sagesse...
Et, Rackam de m'expliquer ensuite que, sur l'aspect débonnaire et les dires empreints d'aménité de "Monsieur Mulot", il s'était révélé nécessaire de prendre l'avis de Barbemousse tandis que "Monsieur Mulot" avait montré une certaine émotion à l'évocation de l'ami Barbemousse.
Ce "Monsieur Mulot" aurait, disait-il, longuement voyagé pour venir jusqu'en Provence: une dizaine de jours à vélomoteur pour venir de chez lui, de La Mulotière, un faubourg de Lyon... Il aurait eu, par ouï-dire, connaissance du petit havre de paix "extraordinaire"...
Trottemenue s'en était allée chercher Barbemousse, un peu fâché et sévère sur le premier accueil trop aimable du "vacancier". Un conseil des "Sages" s'était alors tenu, à l'écart, entre Rackam, Pain-Son et Pickup. Puis, après concertation, Barbemousse, avec la même idée de Rackam sur l'intrus, s'était adressé à ce "Monsieur Mulot".
- "Monsieur Mulot, nous avons toujours fait oeuvre, ici, de compréhension et d'entraide envers nos visiteurs. D'abord, ce mot "Monsieur" nous gêne ici, sauf - peut-être - pour notre Riquette restée un peu snob. Tu es de ma famille éloignée sans aucun doute et nos relations ont toujours été tumultueuses. Maintenant, nous t'acceptons parmi nous à la grande condition que tu te comportes dans la dignité et respectes notre mode de vie. Pour tous les amis, disons que tu seras "Mon Oncle", ce qui rassurera les mauvais esprits. Tu as voulu profiter du disque d'or de notre région et tu tireras donc un grand bonheur du soleil pour les vacances que nous t'offrons. Tu seras logé chez moi et, pour ta nourriture, Pain-Son te servira comme il sait le faire pour nous. Je crois savoir par les gazettes que tu es précédé d'une certaine célébrité pour tes réalisations et tes gags..."
Intérieurement, Barbemousse poursuivait son idée sur l'identité de l'estivant... Il fit néanmoins les présentations d'usage de nos amis. "Continue, dit-il, dans cette voie à nous amuser et tout se passera bien. Tu es donc ici chez toi mais tu n'oublies pas que je te surveillerai! D'accord Mulot? Puis, tu ranges ta pipe, ici on ne fume pas!"
L'hôte fait son cinéma dans les ris!
Rackam continua son récit: les activités habituelles avaient retrouvé leurs places. "Monsieur" Mulot s'était très bien adapté et il était d'une grande affabilité. Il prenait souvent beaucoup de notes sur son petit calepin noir pour, disait-il, écrire plus tard ses mémoires. Il inventait sans cesse des pitreries et des divertissements dont raffolait la petite communauté. Il mimait avec art des parties de tennis sans balle ni raquettes, ou un boxeur facétieux... Il racontait les tribulations d'un facteur rural dans ses distributions de courrier, à "l'américaine", selon lui... Ses inventions ravissaient l'assistance et Trottemenue, avec son stradimarius, accompagnait ses évocations muettes... Jusqu'au jour où...
-"Tout se passait trop bien, avait repris Rackam. Je m'étais toujours refusé à laisser Mulot aller visiter l'île d'Elliott de Soolh Appel House... Riquette lui avait parlé du petit coin de paradis et Mulot me tarabustait pour s'y rendre. Je m'y suis toujours opposé car je ne voulais pas que Mulot aille y semer la pagaille et < emprunter > moult accessoires dans la chatoyante boutique de bambous... Nous nous sommes souvent "accrochés" à ce sujet et le caractère revendicatif de Mulot s'affirma cependant de jour en jour dans ses prétentions..."
Un jour... donc, Barbemousse et Ramona surprirent Mulot dans la grotte féerique où il prenait nombre de clichés avec son appareil photographique. Barbemousse l'avait vertement sermonné. Aussi, le même jour, lors d'une absence de l'invité, Barbemousse avait fouillé l'une des sacoches de son vélomoteur pour y découvrir une petite caméra de prises de vues et il me fit part de ses découvertes...
"Puis, le même jour encore, ajouta Rackam, j'ai débusqué Mulot, isolé dans le jardin, en train de bavarder sur son téléphone cellulaire. J'étais éloigné mais j'ai bien enregistré la conversation. Mulot voulait faire venir une équipe au complet avec tout un matériel pour "tourner" un film... La mesure était à son comble! Nous ne voulions pas servir de cadre et de figurants pour une réalisation qu'il mijotait depuis La Mulotière et j'ai rassemblé tous les amis".
Pas question de tourner un film ici!
-"Je les ai mis au courant de la situation... Nous avons voté, presque à l'unanimité, l'expulsion de Mulot: une voix était contre, celle de Riquette, qui se voyait déjà en vedette. Mulot avoua dans sa peine et son désarroi être un réalisateur pour les écrans des salles obscures et s'être documenté sur le "jardin extraordinaire" depuis son studio avec la ferme intention de se servir de nous tous pour réaliser quelques bandes cocasses...
"La colère gronda alors au jardin et si Mulot s'énervait pour essayer de nous démontrer la gloire qui nous attendait, nous n'avions que faire d'un film et nous voulions conserver notre oasis de tranquillité dans ton jardin. Mulot devint agressif et j'ai eu beaucoup de mal à empêcher Barbemousse de le mettre en pièces, si j'ose dire!
"Nous aurions été submergés de techniciens, de matériels, de journalistes, que sais-je? Une fois en place, comment nous défendre sous le nombre? L'île aurait fini par être, elle aussi, envahie malgré nous! Et Elliott, absent, en grandes vacances d'été sous la voile de sa felouque sur le Nil n'était pas là pour nous aider!"
Fin d'un rêve pouvant nuire à l'oasis...
-" Mulot fut contraint de plier bagages... De rage, il avait ressorti sa pipe qu'il ralluma pour la première fois, pour nous narguer. Il revissa son chapeau de toile sur la tête et, sous la contrainte de Barbemousse, il téléphona à ses "mécènes" et à son studio pour tout annuler. Nous n'attendions aucun remerciement de sa part bien entendu pour son accueillante prise en charge au jardin et il enfourcha son vélomoteur et disparut sous les adresses et les invectives de Barbemousse..."
"Dehors Mon Oncle! Dehors! Et ne t'avise jamais de revenir nous importuner! Adieu, Mon Oncle: ne te représente plus pour faire le "Jacques" chez nous!... Sache tout de même que nous louons et respectons ton oeuvre et tes récompenses obtenues sous d'autres cieux! Bonjour à Oscar et à César! ... Et soigne ton gauche!..."
Et, Rackam de conclure: "Voilà toute cette petite aventure au jardin! Dorénavant, nous serons beaucoup plus méfiants, moins accortes d'emblée lors de visites imprévues... Encore une fois, il ne faut jamais juger un inconnu sur sa mine, ses bonnes intentions ou sur ses belles paroles!..."
Les vacances de "Monsieur Mulot" au "jardin extraordinaire", ma foi fort courtes, rapportées par Rackam firent ressurgir en moi de bons souvenirs d'autres "vacances" dont je ris encore! Il m'était aussi revenu cette chanson d'alors que je devrais apprendre à Pain-Son: "... Quel temps fait-il à Paris? ... Le ciel est-il bleu ou gris? ... etc.".
Retrouvez Daniel PAGNIEZ dans son "Jardin extraordinaire" le vendredi 21 août 2009.
11 juin 2009
Les parchemins ont-ils une âme ?
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XVIII) Une ténébreuse affaire
Troisième et dernier épisode: affaire classée
Le couteau multifonctions de Barbemousse eut vite fait de couper les liens. C'était bien Rackam, un peu étourdi, une jolie bosse à la tête et une blessure superficielle au dos, sans gravité.
-" Merci à vous tous: heureux de vous voir, les amis! C'était Koukou: il m'a pris en traître, par derrière, dans le dos et... aïe! Ma tête... J'ai dû perdre connaissance un bon moment. Il m'a traîné jusqu'ici, inconscient, avec un bâillon. Mon réveil a été pénible, j'étouffais, sans vous que serais-je devenu? Mais il a fui, je ne sais par où, le perfide tartuffe.
-"Je n'ai pas eu le temps de me défendre! Ça va aller! Ça va aller! Je vais me remettre... Je n'ai rien de grave et nous devons agir très vite maintenant!... "
Réflexion et action...
Rackam avait raison de vouloir agir au plus tôt, mais il oubliait cependant que l'attaque dont il avait été l'objet l'avait laissé un peu chancelant et lui avait ôté beaucoup d'énergie. C'est donc Barbemousse qui prit les décisions qui s'imposaient dans l'immédiat.
Les amis avaient tous besoin d'un peu de repos et la nuit devait porter conseil. Trottemenue envoya Trottinou vers leur logis pour y quérir la trousse médicale pour les premiers secours. Il fallait soigner Rackam. Le "Pull-over jaune et bonnet sans pompon" fila comme l'éclair et revint près de sa soeur avec le nécessaire. Notre "Pull-over bleu et bonnet jaune à pompon rouge", que nous connaissons si bien, prodigua ses meilleurs soins à Rackam.
Barbemousse dépêcha Ramona sur la montée vers Elliott qui n'en pouvait plus de se morfondre là-haut, rongé d'idées noires. Le rapport que lui fit Ramona ne manqua pas de "piquant" et soulagea Elliott qui avait comme instructions d'attendre le retour de Rackam à l'air libre. Les Ventraterre devaient se répartir la tâche de vérifier toutes les issues possibles et de se poser en sentinelles. Barbemousse était néanmoins certain que le Koukou n'était plus dans le sous-sol. Barbemousse se réserva une ronde de nuit dans le jardin et proposa un repos bien gagné pour chacun. Rackam abandonna l'idée de se mettre en chasse au cours de la nuit.
-" Tu as raison, il est urgent d'attendre.... Dès demain matin", dit-il à Barbemousse, "tu continueras ta surveillance dans ton labyrinthe avec tes amis. Quant à moi, à l'heure des premiers croissants, j'irai visiter les boulangeries du village avec Elliott pour les alerter sur les méfaits possibles du gredin. A cette heure, tout est fermé et Koukou doit se cacher en attendant le jour. Je te tiendrai au courant!"
Attendre, toujours attendre...
Rackam, soigné et encore quelque peu affecté par l'agression dont il avait été la victime, remonta auprès d'Elliott, non sans admirer encore au passage le spectacle magnifique de la grotte éclairée des mille petites étoiles des lucioles. Elliott était fou de joie et tout de même soucieux pour les blessures de son ami retrouvé...
Rackam le rassura et lui donna rendez-vous pour le petit matin. Il lui proposa de rentrer chez lui, mais Elliott préféra aller s'allonger dans son vieil hamac de l'appentis derrière la remise aux outils. Il serait sur place. Rackam regagna sa maison. Rougette - qui tournait sans cesse dans son salon - morte, elle aussi, d'inquiétude en raison de l'absence inhabituelle de son époux, apostropha sévèrement ce dernier.
-"D'où viens-tu Rackam? As-tu vu l'heure? Mais tu es blessé : qu'as-tu donc fait? Tu t'es battu? J'ai tout de même droit à des explications!"
-" Ce n'est rien, Chérie, ce n'est rien... Trottemenue m'a soigné..."
- "Et cette bosse? Es-tu allé boire?"
- "Non, ce n'est rien.... Figure toi que j'ai voulu épater les amis à la fin du jour; j'ai fait l'acrobate dans le grand sapin et - patatras - j'ai pris un billet de parterre! Mais, ils ont tous ri!"
-" Moi, je ne ris pas Rackam! Un jour tu te rompras le cou! Rubiette ne voulait pas s'endormir et je me suis fait du mauvais sang... Tu n'en feras jamais d'autres: je suis furieuse après toi! Trottemenue t'a bien soigné au moins? Je ne t'embrasse pas! Bonne nuit! Fais de beaux rêves... Si tu n'as rien de cassé!"
-" Non, tout va bien! Demain matin j'irai de bonne heure remercier Trottemenue, j'ai oublié de le faire et elle est si serviable!"
Rackam ne dormit pas, ruminant ses pensées. A la pointe du jour, remis de ses émotions, il retrouva Elliott, fin prêt pour reprendre la chasse au bandit. Elliott n'avait pas dormi non plus, secoué par les événements. Rackam lui dévoila ses intentions. Ils se dirigèrent vers la première boulangerie du village, la plus proche, "La Gourmandine". Ils croisèrent Barbemousse qui rentrait de sa ronde de nuit et qui n'avait rien vu de particulier. Il fut mis au courant de la démarche des deux compères.
Ils se présentèrent à leur arrivée chez les boulangers... Elliott et Rackam étaient bien connus dans le village. Quoi de plus normal, rien de surnaturel! Un de leurs clients leur avait tant de fois décrit les fabuleuses créatures du jardin de sa propriété que le rêve avait gagné les esprits dans le village et les boulangers rencontrés comprirent - sans être instruits du "charme" entourant la baguette magique - qu'un voleur risquait de venir les détrousser. Le nom de Koukou ne fut pas dévoilé. Mais ils remercièrent Rackam et Elliott pour l'avertissement. Ils notèrent un numéro de téléphone mobile, celui de Pain-Son (un concurrent... pas très concurrent!) pour prévenir éventuellement le jardin. Leur tournée terminée, nos deux amis reprirent le chemin du jardin et ils attendirent chez Pain-Son dans l'expectative d'un appel.
La journée se passa sans indice et sans mouvement révélateur. Les amis du jardin ignoraient alors que ce coucou de Koukou attendait que les événements se calment. Il avait trouvé refuge, bien caché dans le grand jasmin du jardin où Barbemousse n'avait su le découvrir. Il attendait son heure! Après le soir et la nuit à nouveau venue, le jardin s'endormit avec une pointe d'anxiété.
Hantise et attente
Pas de nouvelles le lendemain matin... Elliott revint chez Rackam qui, levé tôt, ne savait pas comment calmer son impatience. C'est Rougette qui lui ouvrit, surveillant l'attitude matinale de son époux.
-"Bonjour Elliott!... C'est toi? Si tôt? "
-" Excuse-moi Rougette. Je vous dérange, mais j'aimerais que Rackam vienne m'aider à rapporter une lourde pièce que j'ai commandée pour mon tricycle et qui doit arriver par le premier car du matin.."
-"Et ça ne peut pas attendre?"
-" J'ai peur que non... Il faut être à l'arrivée du car!"
-" Rackam! Tu savais tout ça bien sûr!..."
-" Euh! ...Oui Chérie! "
-" Décidément, chaque matin, maintenant, c'est le réveil à l'aube! Il se passe des choses bizarres. Tu n'as même pas pris ton petit-déjeuner. Rackam: tu as un rendez-vous!... Tu me caches quelque chose..."
-" Mais non ma Chérie... Ne sois pas jalouse...."
La veille, les deux amis, toujours en accord avec Pain-Son, avaient décidé, faute d'informations, de retourner dès potron-minet au village. Cette affaire restait sombre, sans dénouement et le temps passait dans les soucis et les craintes. Barbemousse aussi se caressait le menton, se "barbait" dans l'inaction et il salua les deux amis au passage en leur souhaitant meilleur résultat pour la journée.
Un voleur dans le pétrin, les victimes aussi!
Les premiers rayons du soleil commençaient à lécher les maisons du village de ses teintes roses lorsque Rackam et Elliott se présentèrent devant la première boulangerie. Une grande effervescence régnait devant l'entrée de "La Gourmandine". Quelques rares curieux à cette heure se pressaient devant les vitrines et un véhicule de la gendarmerie locale stationnait sur l'aire réservée aux voitures de la clientèle... Rackam et Elliott étaient figés d'étonnement et d'espoir. Soudain, la porte de la boutique s'ouvrit pour laisser sortir, devinez qui? Mais, Koukou, le filou, entre deux gendarmes! Sans ménagements, l'affreux Koukou fut jeté dans le véhicule qui démarra aussitôt en direction des cages de Draguignan.
Tout cela s'était passé très vite... Nos deux amis stupéfaits voulaient en savoir plus et entrèrent dans la boulangerie. La patronne en émoi les accueillit avec satisfaction et leur narra l'intervention.
-"Je venais d'ouvrir", dit-elle, "et j'ai immédiatement constaté un grand désordre sur mes présentoirs. La première fournée du matin était terminée, les hommes étaient sortis prendre leur café au bar, à côté... Mes vendeuses allaient arriver, j'étais affolée à la découverte de mon tiroir-caisse fracturé et le fond de roulement disparu... Ah! Il n'y avait pas grande fortune en caisse mais je pestais surtout pour les dégâts! Je n'osais pas ressortir de la boutique pour appeler à l'aide... Tout était fermé ici, sauf un fenestron sur l'arrière que j'ai trouvé cassé et que j'ai barricadé. J'étais certaine que le cambrioleur se trouvait encore à l'intérieur et j'ai eu très peur. J'ai appelé les gendarmes. Ils sont arrivés très vite et je leur ai demandé de fouiller le fournil...
"Un coup d'oeil par la porte vitrée donnant accès au fournil m'avait laissé apercevoir des traces suspectes dans la farine répandue au sol... Excusez-moi car je suis encore toute retournée... Les gendarmes ont rapidement découvert mon voleur, tapi derrière un pétrin... Et, il était armé! Il a tiré sur les gendarmes, sans les toucher, heureusement. L'assaut a été sauvage! ... Le bandit a été maîtrisé...
"Ouf! Et c'était ce coucou de Koukou qui ne cherche que le bien d'autrui! Vous auriez dû me parler de vos doutes!... J'allais vous téléphoner lorsque vous êtes arrivés"
-" Madame", risqua Rackam, "a-t-il été fouillé? Qu'avait-il sur lui? "
-" Oui, bien sûr, il a dû vider toutes ses poches. On a trouvé mes quelques billets et toute la petite monnaie, une boîte d'allumettes, une bougie, un long couteau, sa carte d'identité, des bouts de ficelle, une boîte de balles pour son revolver confisqué, un biscuit entamé, son mouchoir... Je crois que c'est tout!"
-" Il n'y avait rien d'autre? Pas de papier particulier? Il nous a volé un ancien manuscrit auquel nous tenons beaucoup, un genre de parchemin jauni!..."
-" Non, non, je vous assure, il n'y avait rien d'autre. D'ailleurs les gendarmes ont emporté toutes les pièces à conviction et ils auraient été intrigués par le document que vous cherchez!..."
Ne pas se laisser rouler dans la farine!
C'était trop bête! Koukou était mis hors d'état de nuire et la "recette magique" de Pain-Son semblait s'être évanouie! Rackam ne voulait pas en rester là. Il demanda à la boulangère de lui permettre de visiter son fournil où la lutte avec Koukou avait semé un grand désordre.
Avec mille précautions, Rackam et Elliott inspectèrent tout le local, accompagnés du boulanger et de son mitron, revenus à la hâte du bar voisin. Ces artisans ne comprenaient pas l'ardeur et le souci majeur de nos deux amis pour une chasse au trésor d'un document de peu d'importance pour eux.
Cependant la visite se faisait avec une grande volonté de satisfaire nos amis. Tout le local fut passé au peigne fin sans succès. Ils allaient cesser leurs longues recherches lorsque Rackam fut attiré par un sac de farine couché au sol. Il demanda de l'aide pour relever cette lourde poche de farine et... miracle! Le parchemin, sévèrement froissé, apparut là où Koukou avait dû le glisser, prêt à s'en servir après le départ des artisans, une fois leur première fournée terminée...
Rackam cria "Victoire! ", remercia le personnel de "La Gourmandine" et - fiers comme des "Léons" de l'île de paradis - nos deux enquêteurs s'empressèrent de rentrer au jardin... Barbemousse était chez Pain-Son à leur arrivée triomphale. Pain-Son était fou de joie... L'affaire ne fut pas ébruitée. Personne ne fut mis au courant d'une catastrophe évitée...
Rougette avait retrouvé le sourire de son Rackam. Barbemousse n'aurait plus à se cacher et allait proposer des excursions de rêve pour tout le petit monde du "Jardin extraordinaire" dans la grotte enchanteresse où les ténèbres s'effaceront chaque fois pour le plaisir des yeux.
En trois volets: de "TÉNÉBREUSE", "L'AFFAIRE" est devenue limpide!
Retrouvez Daniel Pagniez dans son jardin extraordinaire le samedi 18 juillet...
21 mai 2009
Retrouvailles... et disparition
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XVIII) Une ténébreuse affaire
Deuxième épisode émaillé d'une rencontre étonnante...
Inattendues, ces simples paroles heurtèrent Rackam et le figèrent sur place. Son fanal tenta d'en définir l'origine mais, à courte distance, l'obscurité pesante, quelque peu effrayante, avait mis notre petit ami sur ses gardes. Était-il interpellé par l'odieux Koukou? Pourtant la voix lui semblait plutôt amicale. Rackam recouvra ses esprits, chassa son appréhension et s'adressa à l'inconnu.
-"Qui êtes-vous? Montrez-vous!"
-"Je te connais fort bien, Rackam... Nous nous connaissons d'ailleurs très bien tous les deux... et de longue date!"
-" Mais encore? D'ailleurs, pourquoi n'osez-vous pas vous montrer? Avez-vous peur?"
-" Je n'ai aucune crainte devant un ami... Je tiens seulement à m'assurer que tu ne viens pas ici avec un instinct belliqueux à mon encontre"
-" Moi, un ami? Vous m'agacez... Présentez-vous à la fin! Je ne suis que sur la piste d'un triste individu malfaisant. Êtes-vous ce brigand que je cherche?"
-"Tu veux parler de Koukou? Tu vois, je suis bien au courant de ce qui se passe là-haut. Non, je ne suis pas Koukou."
-"Alors, encore une fois, qui êtes-vous? "
-"Mon cher, t'en souvient-il? Je ne suis que Barbemousse, tu sais bien... Barbemousse, le vieux Barbemousse, le blaireau que tu appelais le Goulu, le Défricheur... Nous avons fait tant de parties ensemble..."
- " Mais, je rêve! C'est toi...? Barbemousse? Que fais-tu ici dans ce trou sans air, sans éclairage, isolé du monde?"
-" Là, je t'arrête Rackam! Ce trou, comme tu dis, est mon domaine où je réside depuis que mes déboires avec les jardiniers m'ont poussé à me cacher, à m'assagir, à vivre autrement. J'ai mes entrées et sorties secrètes, j'ai mes aérations, j'ai ma grotte de splendeur que tu as traversée et que j'avais découverte. J'ai beaucoup vieilli, je marche avec une canne, mais je vis heureux ici. Puis, je fais encore chaque soir un tour de jardin en respectant maintenant les pelouses... J'ai des amis ici, des amis que tu connais aussi... "
-" Tu n'es donc pas seul dans ce sous-sol?"
-" Bien sûr que non!"
-" Je connais tes compagnons souterrains?..."
-"Oui, sans aucun doute! "
-"Mais, je te savais... carnassier! "
-" Je n'ai pas changé. Mes sorties nocturnes me permettent de < nettoyer > ton jardin des horribles petits prédateurs à pattes, tous ces rongeurs que tu détestais. Ces taupes par exemple: tu te souviens, jadis, à la quatrième taupe, je te donnais l'heure exacte!"
-" Arrête cette plaisanterie! Je n'ai pas l'humeur à la bouffonnerie! Si tu savais, Barbemousse, comme je suis heureux de te retrouver, cela fait si longtemps... Tu avais disparu pour nous! Ah! Je comprends ta vie dans l'ombre et ta discrétion. Mais, dis-moi, à propos d'ombre, on ne voit rien ici... Rapproche toi"
-" Tu vas me voir, Rackam, en pleine lumière, et ne qualifie plus mon domaine de vulgaire < trou > noir! Je te dis que nous avons tout le confort ici grâce à toutes mes joyeuses assistantes, à mes adorables filles!"
- " Tes filles?"
- "Oui, je les appelle comme cela, bien sûr, toutes mes < Lucille >, mes gentilles lucioles qui résident ici. Elles ne sortent au jardin que l'été; lorsque le temps est chaud le soir. Il suffit que je tape deux fois ma canne sur le sol et j'ai mon éclairage qui m'apporte une vision si féerique!..."
-" Et... pour éteindre?"
-" Un seul coup au sol et mes < Lucille > s'endorment! Tu vas voir"
Barbemousse tapa alors deux fois le sol et le phénomène se produisit: une nuée de joyeux scintillements pour un doux éclairage et Rackam et Barbemousse tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Rackam éteignit sa lanterne...
Révélations en sous-sol...
Ils s'engagèrent de conserve dans la petite galerie illuminée au fur et à mesure de leur progression. Ravi des retrouvailles, le blaireau se faisait "mousser" par ses explications. Ils passèrent devant une porte entrouverte portant une plaque sur laquelle Rackam put lire "Ramona".
-"Tiens! Rackam, tes amis, mes amis, nous sommes devant l'appartement de Ramona. La porte n'est pas fermée. Tu peux l'apercevoir dans son rocking-chair toute endormie. Une seule < Lucille > la veille. Elle aussi a le pouvoir d'un bâton pour s'éclairer ou non... Nous voilà, maintenant, devant l'appartement de Trottemenue et de Trottinou. Tu vois, c'est écrit: < Trottemenue - Leçons de solfège sur rendez-vous >. Ne les dérangeons pas... Enfin, ici, les résidences de toutes les familles Ventraterre, encore des amis... Moi, j'habite un peu plus loin... "
-" Je suis abasourdi Barbemousse... Quand je pense que tous ces cachottiers ne m'ont jamais parlé de toi..."
-" Ils avaient des consignes. Je pouvais compter sur eux tous... C'est d'ailleurs Trottemenue, qui a beaucoup de talents, qui m'a aidé après le tremblement de terre..."
-" La tempête? "
-" Oui, c'est ça! C'est elle qui m'a préparé les plans pour la construction d'une ouverture plus accessible, près de cette souche coupée, plus mécanique que magique, Les Ventraterre m'ont bien aidé dans leurs ateliers. J'imaginais toujours pouvoir te faire venir: hélas, nos issues étaient trop petites. Enfin, j'ai pensé à cette occasion. Dommage que ce soit dans des circonstances alarmantes, à la suite du vol de Koukou."
-" Parce que tu es - là encore - bien au courant?"
-" Bien entendu, par Pain-Son, chez qui je vais, de temps en temps, passer une soirée et qui a la grande bonté de nous ravitailler aussi en friandises..."
-" Pain-Son également a su se taire pour ta sécurité et ta clandestinité. Bah! Je ne lui en veux pas! Décidément, je suis le seul à ne pas connaître ton existence sous nos pieds..."
-" Tu ne peux pas concevoir, Rackam, notre vie souterraine, si pleine de joies, de jeux, de ris... et, que dire des récitals de Trottemenue dans notre musée des merveilles, notre grotte, sous les coups d'archer de son stradimarius dans l'acoustique, dans le relief des notes et dans la joie de l'éclairage de mes < Lucille >!... Nous sommes si heureux ici!... Je vais te montrer mon chez moi!..."
Dans sa stupéfaction, Rackam en oubliait presque Koukou. Soudain, Barbemousse crut entendre des bruits de pas venant du fond de la galerie. Il demanda à Rackam de ne pas bouger, de rester sur ses gardes. "Je reviens tout de suite", dit-il, "Ne t'affole pas, je dois tout vérifier!". Barbemousse quitta Rackam en claudiquant vers le fond du petit couloir.
Le drame sera-t-il évité?
Barbemousse mit peu de temps à revenir vers son ami... Qu'il ne trouva pas! La lanterne de Rackam gisait au sol, brisée, et une trace de sang frais le fit frémir d'horreur. Il lança dix fois d'une voix tonitruante le nom de Rackam, sans aucune réponse... Désemparé, il se mit à crier encore plus fort.
-"Alerte à vous tous, alerte générale, fermez toutes les issues et venez me rejoindre!"
Les Ramona, Trottemenue, Trottinou et les Ventraterre accoururent.
-"Que se passe-t-il? Il y a le feu? ... Qu'arrive-t-il Barbemousse?... "
-"Rackam est venu nous voir... Je vous expliquerai... Mais il a disparu mystérieusement et je crains le pire pour lui: voyez cette trace de sang, sa lanterne cassée... Nous sommes en guerre contre Koukou, vous le savez, je vous ai parlé de ce monstre... Il a dû réussir à s'introduire chez nous: alors attention vous tous, il est dangereux! Il faut retrouver Rackam coûte que coûte et vite! Nous allons fouiller toutes les galeries, redoubler de prudence et que toutes les filles inondent de lumière tous les recoins de notre domaine, jusqu'à la grotte!"
Les recherches furent entreprises avec ardeur dans une grande inquiétude. Pas de signe de vie! Pas d'indices! Ils arrivèrent sans succès jusqu'à la grotte merveilleuse, étincelante sous l'ardeur des petites "Lucille" inquiètes, elles aussi. L'immensité et les mille recoins rendaient la tâche difficile. Ils appelaient sans cesse et le nom de Rackam revenait en écho, renvoyé dans cette "glyptothèque" par les sculptures naturelles. Les fouilles étaient interminables et la lassitude gagnait peu à peu les amis du sous-sol.
Par l'ouverture où il se tenait toujours en sentinelle, Elliott, apeuré par les appels et l'agitation, se mit à son tour à crier le nom de Rackam. Barbemousse monta jusqu'à lui, ahuri de voir apparaître son ancienne connaissance. Barbemousse, à la hâte, lui donna rapidement toutes les explications et lui demanda d'avoir une grande vigilance et de veiller sur une sortie éventuelle de Koukou et - surtout- de n'alerter personne au jardin....
Elliott assura que personne n'était sorti depuis la descente de Rackam. En bas, dans la grotte, les recherches continuaient dans la désolation. C'est finalement Ramona, qui, de son grand flair légendaire, trouva une piste. Elle appela les autres, qui accoururent et découvrirent une forme ligotée, saucissonnée, bâillonnée et blessée, derrière une vasque basse entre deux stalagmites ocrées... Ficelé avec le long cordon blanc de la bobine des cerfs-volants, était-ce Rackam?
Un peu de patience, chers lecteurs... Un peu de patience: vous aurez, le vendredi 12 juin, la solution de toutes ces énigmes dans le troisième et dernier épisode de ce XVIIIème conte d'un jardin extraordinaire.
08 mai 2009
Gare au pouvoir maléfique ...
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XVIII) Une ténébreuse affaire
Premier des trois épisodes d'une sombre aventure
Il était une fois une sombre aventure vécue dangereusement par l'un de nos petits amis dans mon "jardin extraordinaire". Une sombre aventure dont on sut dès le début qu'elle pouvait tourner au drame et qu'il était, de ce fait, hors de question de vous cacher le moindre événement relatif à cette affaire... Bien au contraire, je me devais de vous laisser vivre ces faits quasiment en direct, raison pour laquelle j'ai dû me résoudre à vous les relater dans leurs moindres détails et en trois volets...
En cette fin de journée,le soleil préparait son absence quotidienne en s'éteignant doucement derrière la végétation du jardin... Le serin s'installait sous les charmilles et les berceaux de verdure... Par l'étroitesse d'un fenestron du petit fournil de notre boulanger-traiteur, le bien-aimé des hôtes du domaine, Elliott pouvait apercevoir deux de nos petits amis, Fringilla-Pain-Son et Rackam, engagés - semblait-il - dans un conciliabule qu'il jugea important en raison de la mine grave des interlocuteurs. Seule une bougie servait d'éclairage et cela rendait la scène encore plus insolite.
Elliott tapa du doigt au fenestron en révélant sa présence: "Eh! Caruso!... Pain-Son, je suis là! Tu m'as demandé de passer chez toi avant mon retour sur Draguignan... J'arrive donc! ".
Il fit le tour de la petite boulangerie et arriva devant la porte d'entrée pour se heurter à Pain-Son et Rackam qui sortaient.
L'avers et l'envers du pouvoir...
- "Allons plus loin, dit Pain-Son, ... Que personne ne nous écoute! Elliott, tu vas garder pour toi ce que j'ai à te dire! Nous vivons des moments dramatiques et je ne veux surtout pas affoler nos familles et nos amis. J'ai mis Rackam au courant de ma pénible situation... Voilà. Un voleur est passé chez moi en fin d'après-midi pour me dérober le manuscrit unique relatif à la confection si délicate et si particulière du pain enchanteur. Tu sais, ce très vieil héritage d'une lointaine aïeule, Viviane Pain-Son... Figurent sur ce parchemin l'art de la fabrication et les paroles à prononcer pour faire obéïr la baguette magique souvent farfelue, enjouée et parfois capricieuse. J'ai peur, Elliottt, d'imaginer des desseins machiavéliques de mon voleur! Avec un peu de pratique, l'apprenti-sorcier serait capable du pire pour notre communauté".
- "Mais... Pain-Son, rétorqua Elliott, comment veux-tu que ton malfaiteur parvienne à confectionner une baguette de pain sans matériel, sans four? ... "
- "Eh! Cher Ami! Rien de plus facile: il a tout le détail de la recette et il lui suffirait de se rendre dans une boulangerie du village et - par ruse, ou de gré ou de force - il pourrait réussir à pétrir ou à faire pétrir la baguette d'après les indications volées....Ensuite, avec un peu d'apprentissage selon les directives, il serait capable d'être le maître d'une baguette magique. Alors, je ne réponds plus de rien: gare au nouveau pouvoir maléfique! "
Rackam intervint: "Pour ce soir, Elliott, tu vas regagner ta cité du Dragon. La nuit s'annonce. Tu reviendras demain, nous ne pouvons rien faire pour l'instant! "
Elliott était inquiet: "Dis-moi Pain-Son, tu as une petite idée sur l'identité de ce malandrin, de ce filou? ... "
- "Pour sûr Elliott! Je l'ai vu s'échapper de ma cuisine et c'est... "
- "Dis vite Pain-Son, dis vite! "
- "Hélas! C'est ce vaurien de Koukou. Tu sais, ce bandit qui avait enlevé Rubiette: démasqué par Ramona, je l'avais transformé en Ventraterrre pour le punir et condamné à des travaux d'intérêt général... Sa peine purgée il a repris sa forme et ses noirs desseins et sûrement des idées de vengeance..."
-" Alors c'est lui, c'est lui le monstre! " soupira Elliott.
Rackam ajouta: "Hélas! Hélas! Mais maintenant, quittons-nous et motus et bouche cousue pour tout le monde! "
Étrange? Vous avez dit "Étrange"?...
Depuis quelque temps, Elliott fréquentait beaucoup moins son île où il avait l'habitude de paresser et il avait passé une agréable journée à rendre divers services domestiques chez ses petits amis après la mésaventure climatique ressentie récemment. Un peu perturbé, il se dirigea d'un pas lent vers son antique machine à trois roues pour reprendre son chemin vers sa résidence de Draguignan. Il avançait doucement lorsqu'il posa le pied droit sur une pierre plate et grise au sol, à la limite d'une large souche coupée qui rappelait la présence d'un grand cyprès bleu abattu lors de la dernière tempête. Il ne trébucha pas mais marqua un temps d'arrêt, surpris par un bruit sourd et insolite à son côté.
Au même instant, son étonnement devint immense lorsqu'il aperçut le bord de la souche coupée se soulever avec lenteur vers lui. Une petite brèche lui apparut dans la pénombre. La faible ouverture ne lui permettait pas d'en inspecter l'intérieur de par sa hauteur de gros pansu. Surpris, inquiet mais pas très téméraire, Elliott s'étendit de tout son long sur le sol auprès de cette énigmatique ouverture afin de tenter de comprendre.
Il ne faisait pas clair dans ce trou et la cavité semblait profonde et plongeait dans les ténèbres. Il écouta... N'entendit rien... Le passage était étroit, bien trop étroit pour lui permettre toute exploration et il pensa aussitôt à un piège de Koukou...
Il était là, allongé et curieux, lorsque Rackam, qui n'avait pas encore retrouvé sa famille, très étonné par l'attitude de son ami, l'observa de loin avant de venir le retrouver.
-"Elliott! Tu cherches des escargots à cette heure? Je te croyais parti! ... Que fais-tu?... Tu apprends à nager? "
Elliott conta sa surprise, l'étrange comportement du bord de la souche et son appréhension à comprendre.
-"Toi, Rackam, tu es petit, ne pourrais-tu pas entrer dans ce trou bizarre et voir ce qu'il s'y passe? Seulement je crains un mauvais tour de Koukou. Il faut rester très prudent!..."
En route pour les ténèbres...
Rackam s'approcha à son tour et déclara qu'il y faisait noir comme dans un four. Qu'il ne pouvait pas s'engager à la légère sans redoubler de prudence et sans être armé d'une lampe d'éclairage. Il courut chez lui et revint avec une lanterne dotée d'une grosse bougie allumée et avec une très longue ficelle blanche et fine enroulée sur une bobine dont il se servait pour les parties de cerfs-volants. Il enserra sa taille de l'une des extrémités libres du cordon. Il demanda à Elliott de dérouler lentement la bobine au fur et à mesure de son avancée dans la cavité...
Et Rackam de s'engager avec précaution dans les ténèbres...
-" Va doucement Rackam, fais très attention. Si l'ouverture se referme derrière toi je saurais marcher à nouveau sur la pierre plate. Je tiendrai bien la bobine, tu progresseras lentement avec ton fil d'Ariane et - en cas de nécessité - tu tireras deux fois sur le cordon et je serai là pour te faire revenir".
La pente était douce... Rackam renseignait Elliott sur son avancée. Il découvrit bien vite une petite mécanique très rudimentaire qui actionnait l'ouverture et la fermeture du tunnel dans lequel il progressait maintenant . Le mécanisme ne devait rien à quelque action magique. Il en fit part à Elliott resté là-haut, lui expliquant qu'il ne saurait s'agir d'un piège car Koukou était trop peu ingénieux pour concevoir un tel système. Restait posée la question de savoir qui avait pu organiser et construire un tel agencement de pièces de bois...
Rackam parlait sans cesse à Elliott d'une voix devenue "caverneuse" et diminuant graduellement. Rackam ne voyait rien de vraiment intéressant avec sa lanterne.
Soudain, Elliott put entendre: "Incroyable! Magnifique! Fantastique! Grandiose! Superbe! Somptueux!..."
- " Explique, Rackam! Qu'as-tu trouvé? Parle moi! Parle! ".
Mais Rackam ne répondait plus et le cordon continuait à se dérouler de la bobine d'Elliott lorsque, tout à coup, la dernière longueur du fil conducteur disparut de la bobine et s'échappa du contrôle d'Elliott qui hurlait d'inquiétude et décida d'attendre en tentant de maîtriser son calme. Il connaissait Rackam pour sa vaillance et son sens des initiatives et des responsabilités. Il suffisait donc d'attendre sans alerter tout le jardin.
De découvertes en découvertes...
Mais qu'avait donc découvert Rackam? Sur un sol désormais horizontal, notre petit ami avait pénétré dans une salle immense, extraordinaire, une grotte à la sortie d'une galerie étroite, une grotte à couper le souffle avec ses concrétions calcaires, ses fistules, ses coulées et ses cristaux de calcite et d'aragonite, ses stalactites et ses stalagmites dont certaines se rejoignaient, ses mousses aux colorations à la fluorescéine. Quel spectacle!...
La lanterne éclairait, au hasard des piliers, des draperies, des buffets d'orgues, des dentelles multicolores teintées sans doute aux passages sur divers métaux, des vasques couleur émeraude comme l'onde de l'île... La lanterne proposait sans cesse des alternances d'ombres et d'éclatantes irisations...
Un court instant, Rackam crut déceler une présence, comme un léger froissement indéfinissable. Son imagination sans doute! Il ne vit rien d'affolant, se résigna et poursuivit son avancée... Rackam avait traversé cette salle, ébloui, jurant d'y revenir, de la détailler, de faire visiter ce musée de la nature à tous ses amis... Mais, pour l'heure, il avait une autre mission: celle de poursuivre son exploration et, peut-être, de découvrir des indices lui permettant de pister Koukou.
Il resta néanmoins sur ses gardes en pénétrant dans une nouvelle galerie étroite... Dans la nuit totale sous terre, sa lanterne ne proposait qu'un pinceau d'éclairage. Rackam savait que son fil d'Ariane avait dû quitter la bobine d'Elliott mais il savait aussi comment retrouver sa sortie et il détacha le cordon de sa taille...
Soudain, il entendit une voix qui le saisit, une voix basse venue à sa rencontre, une voix calme et sereine, toute proche, qui lui dit:
- "Bonjour Rackam!... Comment vas-tu? ..."
Le deuxième épisode de cette "Ténébreuse affaire" sera mis en ligne le vendredi 22 mai.
17 avril 2009
Jardinier-magicien sans mesure !
Contes d'un jardin extraordinaire
Par Daniel PAGNIEZ
XVII) L'égoïsme d'Elliott
... Il était une fois, dans mon "jardin extraordinaire", une leçon de moralité donnée à l'égoïsme d'Elliott à la suite d'une tourmente des forces de la nature.
Au lendemain de violentes tornades qui avaient ravagé le jardin, Rackam avait réuni tous ses petits amis à l'auditorium qui, par chance, était demeuré intact et avait échappé aux effets de ces terribles vents. Affligé, il s'était adressé, d'un ton monocorde, à l'ensemble de son auditoire en ces termes:
"Mes amis, mes chers petits amis... Vous êtes tous tristes et très malheureux, comme je le suis moi-même, après cette épouvantable nuit au cours de laquelle nous avons tout perdu.... Les caprices du vent vous ont laissés sans toits, sans refuges, et ont détruit notre jardin, notre bonheur de vivre...
"Nous n'avons plus de nourriture... Le fournil de Pain-Son s'est envolé avec toutes ses réserves! Aucune possibilité pour lui de confectionner une baguette magique... Fort heureusement, personne n'a été blessé grâce à votre vigilance, avertis par notre ami Kesdep à l'écoute de l'alerte donnée par les météorologistes... Je reconnais là votre bon sens du devoir... Nous avons eu très peur et tremblé pour nos familles. Cependant, si je vous ai réunis, ce matin, c'est pour vous redonner du courage et surtout pour trouver une solution rapide à votre malheureuse situation. Vous êtes sans abris et le nettoyage du jardin va demander des journées de travail...
"Je suis confiant en l'avenir, mais il y a des dispositions urgentes à prendre... Kolibri est monté, très tôt ce matin, du Paradis de l'île, dépêché par le grand Sage Ibis, très au courant de cette tempête, pour constater les dégâts... Ibis l'Egyptien va nous accueillir tous pour la durée des remises en ordre. Vous serez logés, nourris et choyés sur cette île que vous ne connaissez pas. C'est un grand geste de sa part... Nous ne le remercierons jamais assez... Aussi je vous demande de rassembler le peu d'affaires qui vous restent et, si vous êtes d'accord, nous descendrons sur l'île par l'arbre magique.
"Pickup restera ici pour surveiller d'éventuels pilleurs venus de l'extérieur, de même que Trottemenue, Trottinou, les Ventraterre et Ramona qui ont bénéficié de la protection de leurs appartements souterrains... Je vous laisse maintenant vous préparer à rejoindre Pickup qui vous ouvrira la porte sacrée, elle aussi, par bonheur, demeurée intacte... Vous serez guidés ensuite par Kolibri... Ma famille et moi-même serons aussi de cette petite expédition.... Mais nous reviendrons, soyons en assurés, nous reviendrons!..."
Retrouver la sérénité...
Oh! Les bagages réduits furent vite ramassés et la file des petits amis entreprit sa descente vers l'île tant louée par Elliott, sous le contrôle de Pickup. Mais, à propos d'Elliott, où était-il celui-là?
Tous, émerveillés par la luxuriance de la végétation de l'endroit, furent reçus à bras ouverts par Ibis lui-même.
- "Soyez les bienvenus" dit-il "nous allons vous loger et mon service médical et nos psychologues vont vous examiner, par précaution, et vous rendre la sérénité! Suivez-moi..."
La petite troupe s'achemina à l'intérieur de l'île et passa devant le bazar exotique des Paires O.K.... Rackam fermait la marche et s'arrêta devant le curieux magasin de bambous. Il avait son idée, Rackam! Il pénétra par la porte faite de lianes fleuries et entra brutalement dans la cabine récupérée du fameux dirigeable, le sanctuaire du farniente d'Elliott... Elliott était bien là, dans son hamac, le havane aux lèvres... Surpris, Elliott se dressa sur son séant sortant de ses rêves, ahuri, déconcerté par l'intrusion de Rackam!
-" Debout! Gros plein de soupe. C'est moi, Rackam! Allons! Lève tes grandes pattes! Sais-tu ce qui s'est passé là-haut, au jardin? Nous avons failli tous mourir et toi tu dors... , nous comptions sur ton aide!... C'est ça un ami? ..."
Elliott était rouge de honte et bafouillait de vaines excuses. Bien entendu qu'il savait, Elliott! Bien sûr qu'il avait été mis au courant de la tempête et son devoir d'entraide l'avait fui; trop bien calé dans son hamac et sa grande oisiveté.
-"Tu n'es plus notre ami, Elliott, c'est fini!... "
-"Et mon tricycle, Rackam? Qu'est devenu mon tricycle?..."
-" Au diable ton tricycle! Tu es trop égoïste, tu ne penses qu'à toi et à ton grinçant véhicule en ferraille...."
-" Mais... , qu'aurais-je pu faire? "
-" Il n'y a pas de < Mais... > ! Je n'accepte aucune excuse... Reste où tu es et continue à dormir, l'altruisme est absent chez toi... Je vais rejoindre les autres! Au plaisir de ne plus te revoir Elliott..."
Rackam sortit en colère et retrouva sa petite famille. Il raconta son entrevue à Rougette, à Riquette, à Pain-Son, aux Tourteur, à Kesdep... à tout le monde. L'attitude d'Elliott avait été scandaleuse pour tous, y compris pour Ibis qui l'avait prévenu...
Les réfugiés du jardin furent acclamés sur l'île et c'est à qui se rendrait utile pour organiser un hébergement sous les directives de Kolibri et de Harpo.
Pain-Son met Elliott au pied du mur...
Tandis que tout ce petit monde s'installait, Pain-Son se rendit dans l'exotique retraite d'Elliott qu'il trouva en pleurs.
-" Cesse tes jérémiades, Elliott, tu es un faux frère! Écoute moi bien. Je viens de parler au grand Sage, à Ibis. Il est d'accord pour mettre à ma disposition un four de boulanger avec un pétrin et tout ce qu'il faut pour confectionner tout ce que je faisais au jardin... Alors? ... Tu écoutes? Mouche ton nez et cesse de renifler! Ceci sera notre secret: tu peux te racheter. Je vais faire du pain et pétrir une baguette magique, ici!... Tu m'entends? Lorsqu'elle sera cuite et croustillante à souhaits, tu remonteras au jardin actuellement ... "ordinaire!..." Cette baguette te servira de nourriture, oui, de nourriture pour toi... Mais, chaque fois que tu croqueras un morceau de la baguette de bon pain en pensant très très fort à la renaissance, comme avant, d'une parcelle, d'une petite partie du jardin, tu seras émerveillé par le retour à la grande santé de la nature que nous avons connue. A toi de penser très fort, j'insiste... A chacune de tes bouchées que tu mangeras.
" Seulement, attention, Elliottt, ne sois pas trop gourmand, je te connais, le jardin est grand et il te faudra procéder par petites étapes.
" Tu as là une occasion de te racheter de ta nonchalante conduite égoïste! Ne dis rien à personne. J'expliquerai que, piqué au vif, tu avais réfléchi sur ton comportement et que tu avais décidé de travailler dur pour nous! Tu ne peux qu'être d'accord! C'est presque un ordre Elliott!... Ne sois pas étonné car ma baguette n'aura pas le pouvoir de remettre en place les gros arbres abattus, mais simplement de dégager, de nettoyer tout le bois cassé..... Et de reproduire chacun des foyers détruits de nos amis!"
Maître de son art, Pain-Son se remit à chanter dans un fournil aménagé et confectionna, entre autres viennoiseries, une magnifique et croustillante baguette de pain bien doré qu'il remit à Elliott..., "Pour qu'il se sustente en retroussant ses manches" dit-il aux petits amis.
De retour au jardin Elliott redevient égal à lui-même...
Contraint d'agir, Elliott remonta au jardin, surpris d'y rencontrer Pickup et fut ébahi devant un tel désastre qu'il ne soupçonnait pas. Il ne perdit pas de temps et sous les yeux de Pickup et de Trottemenue, venue en curieuse, il croqua dans sa délicieuse baguette en faisant un voeu, comme l'avait demandé Pain-Son, pour faire renaître la nature, belle et fraîche et lui faire reprendre son décor précédant la catastrophe...
Et, le miracle de se produire: la baguette enchantée faisait son effet magique de rénovation. Elliott en était tout fier et tout heureux... Pickup riait et Trottemenue était allée quérir son Stradimarius...
Elliott croquait, et croquait encore, tandis que le jardin renaissait, à chaque fois, dans son décor primitif.
Cependant, Elliott trouva le Pain magique fort à son goût et, gourmand, pensa aussi à sa restauration personnelle. Il se mit à prendre des morceaux de pain de plus en plus gros et, alors qu'il restait finalement une petite partie du jardin à dégager, Elliott n'avait plus de baguette!... Il se dit que son travail de jardinier-magicien était terminé et que ce coin couvert de branchages cassés et de déchets accumulés pourrait être terminé plus tard. Il était content de lui. Il demanda à Pickup de lui ouvrir l'arbre-sésame pour aller porter la bonne nouvelle sur l'île...
A ses déclarations, une énorme surprise saisit nos petits amis qui lui accordèrent leur pardon... Rackam voulut cependant en avoir le coeur net: il monta vérifier les allégations d'Elliottt et ne put que constater qu'un endroit n'avait pas été dégagé...
Tout égotiste mérite au moins une leçon!
Sous les enivrantes frondaisons, Elliott fut presque porté en triomphe pour son "dur labeur" et, après avoir remercié Ibis pour son chaleureux mais court accueil, tout le monde visita une dernière fois en farandole l'île des rêves et regagna le jardin redevenu presque "extraordinaire".
Soudain, une atroce pensée vint chagriner Elliott... Et son tricycle? Il avait oublié de le rechercher! Où était-il son tricycle, son destrier?... Une grande déception l'envahit! Il avait perdu son tricycle!... C'est Rackam qui le dénicha enfoui sous ce petit carré de jardin encore encombré!
-" Tu vois, Elliott, ton engin archaïque est là, sous toutes ces branches cassées!... Pain-Son m'a mis dans le secret. Ta gourmandise l'a encore emporté sur ta volonté de bien faire et d'aider tes amis! Pain-Son a voulu, lui, te venir en aide et ton égoïsme de ne penser qu'à toi et à ton bien a, encore une fois, été le plus fort!... Tu baisses les yeux, Elliott! Je voudrais qu'une bonne leçon de morale te pénètre!... Maintenant, à toi de t'armer de courage pour extraire ta charrette et je te demande de remettre en état ce dernier endroit, à la force de tes bras.
" Ensuite, tu iras brûler les déchets! Ce sera ta punition! A l'avenir, prends conscience de la nécessité d'aider ton prochain, imagine que tu n'es pas seul au monde. Tu as besoin des autres et les autres ont besoin de toi!... Sois caritatif, dans la mesure de tes possibilités, bien sûr! N'aie pas un attachement excessif à toi-même! Ce n'est pas très joli l'égocentrisme! Aide le malheureux et tu verras, tu en ressortiras plus heureux!..."
Elliott avait reçu sa leçon. Il trima fort pour le dernier nettoyage et chacun, heureux, recouvrit la gaieté et la joie de vivre dans son foyer retrouvé intact et propre dans le jardin redevenu "extraordinaire'. Seule, la famille Kesdep avait perdu son douillet petit habitat dans le grand pin abattu, mais, avec l'aide de tous, elle put se réinstaller dans le sapin de la Sierra qui n'avait pas subi les colères d'Eole... Pain-Son s'était remis à chanter dans son échoppe et son fournil d'où s'envolaient, avec ses chants, les délicieuses odeurs de son activité... Elliott promit d'occuper ses loisirs à la création de nouveaux parfums pour "ces dames" dans le petit laboratoire de la resserre, rappelant au passage son "numéro 5" fétiche..., et Trottemenue programma un récital à l'auditorium...
Armé de bonnes résolutions, la leçon apprise, Elliott avait réintégré le cercle de la franche camaraderie des hôtes du jardin...
Retrouvez les contes du jardin extraordinaire de Daniel PAGNIEZ le samedi 9 mai.
20 mars 2009
Hiéroglyphes...
Contes d'un jardin extraordinaire
XVI) Le nom du Pharaon
Par Daniel PAGNIEZ
"Il était une fois...", dans mon "jardin extraordinaire", la découverte inattendue d'une vanité inhabituelle chez un "étudiant" qui se vantait de tout savoir...
Ce matin-là, je fus tiré de mes pensées par la petite voix de Trottinou qui avait escaladé la table de ma terrasse et cherchait à me parler.
- Daniel! Daniel! Réveille-toi... C'est moi, Trottinou... Écoute-moi!... Je suis là!...
- Quelle nouvelle m'apportes-tu Trottinou? Que t'arrive-t-il?
- Je te salue de bon matin car j'ai des choses à te dire... Ça ne va pas très bien.
- Tu es souffrant?
- Non, non!
- C'est ta soeur, Trottemenue? ... Elle a brisé son stradimarius?...
- Non, la santé est bonne et son violon garde sa bonne âme... Mais elle s'insurge, comme nous tous, contre les vantardises et les fanfaronnades d'Elliott.
- Elliott a encore fait des bêtises?
- Pas vraiment... Pour tout dire: il nous ennuie sans cesse "Monsieur Je-sais-tout", sur ses connaissances acquises - depuis peu - dans les livres qu'il parcourt dans la paillotte de son île et il nous lasse avec ses prétentions d'orateur et de professeur qu'il n'est pas!
- Mais c'est très bien, au contraire, Trottinou, il s'instruit et vous instruit à votre tour!
- Peut-être, mais sa vanité et sa fatuité le gonflent d'orgueil. Nous savons qu'il n'est guère intelligent et cette manière de nous réunir chaque jour pour nous bafouiller ce qu'il pense avoir appris nous fatigue beaucoup. Il aurait même, dit-il, suivi des cours particuliers chez Ibis l'Egyptien et il se vante de savoir déchiffrer maintenant les hiéroglyphes, ce dont nous doutons. Il aurait rendu de nombreuses visites à Ibis, chez lui, tu sais, près du petit lac si serein, le lac dit "des méditations" où aurait rêvé un visiteur connu sous le nom d'Alphonse, le copain de la Martine, la soeur de Martin-le-pêcheur... Tu vois bien! Du côté de chez Swan, le Grand Cygne de Soolh Apel House..., d'après ce que Kolibri nous avait décrit.
- Ah! Trottinou, je ne connais ni l'île, ni son petit lac. Je ne m'y suis jamais rendu. Mais, pour revenir à Elliott, je sais qu'il est brave et gentil avec vous. Il ne faut pas trop lui en vouloir... Peut-être devient-il - c'est vrai - trop imbu de sa personne ce qui l'amène à vous considérer comme des ignorants et, par là-même, à vous fatiguer par ses leçons fragmentaires... Cela n'est effectivement pas très sympathique de sa part. Je l'ai connu beaucoup plus humble et réservé dans son bagage intellectuel, assez réduit d'ailleurs... Écoute-moi, Trottinou, je vais tenter de le ramener à sa juste valeur, sans le vexer. Il fait sûrement des efforts pour se cultiver et accroître sa compétence... Je crois avoir une idée! Je te demande beaucoup de discrétion.
- A quoi penses-tu Daniel? Dis-moi!
- Ça, c'est mon affaire! C'est mon secret!
Trottinou m'a alors quitté en jurant de ne pas ébruiter sa visite et notre conversation.
Réflexion et obstination d'Elliott
Le lendemain, Elliott avait une nouvelle fois réuni tous les amis du jardin pour une déclaration "sensationnelle".
- Mes amis, ce jour est un grand jour! Notre amie Ramona - hérisson, fidèle à ses travaux quotidiens de nettoyage, a trouvé, sous les lauriers de la grande haie, un document de la plus haute importance. Il s'agit d'un rouleau de textile tressé, non pas d'un parchemin ou d'un palimpseste, encore moins d'une torah du Pentateuque, mais la valeur en est la même. Ce rouleau - d'environ 65 cm de long sur 30 de large que je déroule devant vos yeux - reproduit dans un long cartouche vertical une suite de hiéroglyphes! A n'en pas douter, ce splendide document avait dû échapper aux nettoyages précédents de Ramona et à la baguette magique de Pain Son, lors des événements fâcheux d'un certain bivouac que m'avait narré Rackam. Les Grenadiers avaient vraisemblablement conservé et dissimulé ce document de valeur pour en tirer profit à l'occasion, un rouleau rapporté à coup sûr de la campagne d'Egypte de leur Empereur. Voyez cet objet rarissime! Un cadre bleu-roi et, dans un cartouche cerné de bleu sur fond blanc, ces hiéroglyphes colorés, superbement dessinés! Je vais bien entendu me mettre au travail et déchiffrer l'inscription du cartouche et je vous ferai part de mes résultats. mon savoir va m'aider! 
Le petit monde du jardin était à la fois curieux, émerveillé, impatient et peu crédule sur les dires et la présentation d'Elliott, imaginant une pantalonnade créée de toute pièce par leur ami pour se faire valoir, sauf, peut-être, Trottinou, goguenard, qui se remémorait mes dernières paroles.
Les jours passaient, au désespoir du "grand pansu" qui éludait toutes les questions qui lui étaient soumises sans pouvoir apporter une signification valable à l'énigme. Les amis ricanaient sur son passage.
- Eh! Champollion, où en es-tu, toi, le lettré, à nous barber avec tes appellations ronflantes de mots que tu répètes et pour lesquels tu ne nous donnes aucune explication?
- Patience les amis! Je cherche et je trouverai! Je pense qu'il s'agit d'un support en matière textile végétale, combinaison de lin, coton et chanvre, très ancienne et bien conservée, antérieure au parchemin... Pour moi, les hiéroglyphes sont une reproduction copiée sur un monument funéraire de Louksor ou sur un obélisque donnant le nom d'un prestigieux Pharaon. Je songe aussi à la nécropole de Gizeh à Khéops ou Khephren...
- Tu veux nous faire un éclairage d'un Pharaon ou d'un phare à iode sur ton tricycle? ironisa Kesdep, sous les rires de l'assemblée. Pourquoi ne demandes-tu pas l'aide de la science d'Ibis, le Grand Sage de l'île? Nous pensons que tu perds ton temps! Va le trouver et tout sera résolu!
- Ah! Que non! Je déchiffrerai tout seul l'inscription! Je sais, je sais et je trouverai! La Science sera fière de moi. Je connais tant de choses! Vous êtes moqueurs, mais vous verrez, quand j'aurai tout décrypté: vous applaudirez mon savoir!
Le secours d'Ibis l'Egyptien
Le temps passait et Elliott pataugeait dans ses recherches de traduction... De guerre lasse, Rackam "descendit" sur l'île et se rendit chez Ibis, près du lac. Le Grand Sage, très âgé, ne s'était rendu qu'une seule fois au jardin pour faire revivre Rackam après son adieu à la vie. Il répugnait à se déplacer de nouveau, jugeant qu'Elliott était assez grand pour venir jusqu'à lui avec son document.
Rackam insista longuement, mettant en exergue l'entêtement d'Elliott pour ne pas se déshonorer en demandant de l'aide. Finalement, Ibis, aidé de Kolibri, accepta de "monter" au jardin.
Elliott, furieux de l'initiative de Rackam, reconnut son manque de réussite. Il resta tout penaud, embarrassé, gêné et fort déconfit à l'arrivée d'Ibis devant tous les petits amis, invectivant Pickup, le préposé à l'ouverture de l'arbre magique.
A l'examen de la pièce à conviction, Ibis éclata d'un grand rire sonore, si intense et si fort qu'il m'éveilla de ma sieste. Je pressentais le dénouement du bon tour que j'avais joué à mon "gros pansu" d'Elliott et me suis dirigé vers le petit attroupement où gisait, étalée sur l'herbe, MA petite pièce de tapisserie...
Ibis calma son grand rire et déclara: "Mes amis, excusez-moi si je pouffe bruyamment devant vous. Ma surprise est grande et totale... Je ne cherche pas à me gausser de qui que ce soit, n'est-ce pas Elliott? Je n'ai pas l'intention, non plus, de me divertir chez vous devant la requête de Rackam, seulement, votre demande d'expertise est la plus ridicule qu'il m'ait été proposée. Il s'agit sans doute d'une bonne farce pour laquelle je regrette bien vivement mon déplacement...
"Vous savez qu'il m'est assez difficile de me mouvoir, mais enfin... J'aurai bien ri et il est parfois bon de rire..."
- Mais, Maître - avança Rackam, dîtes-nous tout! Pourquoi cette hilarité ? Nous vous présentons nos excuses pour vous avoir supplié de venir, cependant nous voulions savoir et pensions que votre venue était indispensable.
- Premièrement, votre rouleau ou ce genre de tapis tissé, assez remarquable, est de fabrication très contemporaine et récente. Je salue d'ailleurs l'art que je connais bien et le savoir-faire des tisserands du Caire. Certes, il provient de ma lointaine Égypte et j'en admire la confection... Il a été déposé chez vous pour vous intriguer et tester, je crois, les capacités d'Elliott.
- Maître, ensuite. .. Ensuite... quelle est sa signification?
- Deuxièmement, les hiéroglyphes du cartouche, si bien reproduits sont, pour une traduction, de grande simplicité. Je regrette qu'Elliott, qui a passé beaucoup de temps chez moi, n'ait pas retenu mes leçons dans ses désirs d'apprendre. C'est très bien d'étudier, encore faut-il retenir et ne pas claironner une intelligence parfois mise en défaut!
Elliott, mal à l'aise, se tenait, rougissant, à l'écart et mâchonnait son grand mouchoir à carreaux. Il écoutait, confus et gêné.
- Maître, et la traduction?
- J'y viens ! Les caractères fondamentaux de l'écriture idéographique de mes Anciens ne se rapportent en aucune façon à un souverain ou un Pharaon de l'ancienne Égypte et n'ont d'autre signification dans cette présentation verticale du cartouche que d'écrire le mot...
Ibis, par jeu, faisant du regard le tour des auditeurs et cherchant Elliott, s'amusait à susciter chez les petits amis une grande impatience et, dans le silence le plus complet, après un temps de pause, reprit...
-... Que d'écrire, mais voyons, le patronyme de votre hôte... Le propriétaire de votre "jardin extraordinaire": "PAGNIEZ".
Tous restèrent bouche bée! ...
Je suis alors intervenu pour expliquer que, effectivement, j'avais fait tisser mon nom par d'habiles tisserands du Caire, rencontrés en visite dans mon village et que j'avais dissimulé le rouleau de tissu pour donner à Elliott une petite leçon de simplicité, d'humilité et de modestie et lui ai adressé quelques mots....
- Tu vois, Elliott, je t'aime bien, tout le monde t'aime bien ici, mais garde ton naturel. Personne ne t'en voudra pour tes petites erreurs de jugeote et de comportement... Certes, je te félicite de t'instruire, mais reste simple et sincère comme tu l'as toujours été. La tendance conduit à dire souvent "Je sais, je sais..." et finalement on ne sait pas toujours beaucoup de choses! Tu dois rester modeste et humble avec autrui!
Pain Son prépara une petite collation. Ibis, remercié chaudement, regagna son île avec Kolibri. Une légère brise d'apaisement parcourut le jardin. Elliott reconnut chez lui une absence passagère de savoir-vivre, de civilité et de bonnes manières. Courtois, il vint me serrer la main à la fois triste et joyeux, sans aucune rancune, avant d'enfourcher son tricycle pour rentrer chez lui à Draguignan.
Mes enfants, sachez que malgré tout le savoir que je vous souhaite d'acquérir, vous ne serez jamais omniscients. Apprenez vos leçons et évitez le "Je sais, je sais" car on ne sait jamais tout!... Elliott vous le confirmera.
Retrouvez Daniel PAGNIEZ dans son jardin extraordinaire le samedi 18 avril 2009!