16 novembre 2009
Comment se faire comprendre ?
Vivre dans la société d'aujourd'hui...
Pour une faim en soi
Par Daniel PAGNIEZ
Mes amis... Ce que j'ai à vous dire n'est pas très fin, cependant je ne dois pas enfreindre une vérité sur une hospitalisation récente au cours de laquelle j'ai bien cru que j'étais sur la fin. Rendez-vous compte... Passer des examens à mon âge!
Enfin, après avoir été mis durant trois jours à la diète complète, mon estomac s'était véhiculé dans mes talons et la faim me devenait insupportable tandis que le personnel s'évertuait à me délivrer sans cesse une fin de non recevoir... Pourtant, j'avais faim! Alors, j'ai feint et simulé ma fin!... Je me suis mis à râler comme pour annoncer un futur défunt dans la chambre! La faim justifie les moyens, n'est-ce pas? Il était grand temps de mettre fin à cette mascarade et d'en arriver à mes fins.
A toutes faims utiles on nourrit toujours le patient et je ne voulais pas ces percussions de nourriture liquide par seringues installées dans mon bras... J'ai sonné pour appeler une infirmière, une fois, deux fois, dix fois, et - finalement - l'une d'elles est arrivée pour entendre haut et fort mon râle feint et nous savons tous que le grand air donne encore plus faim! A ma vue et à mon écoute, la demoiselle en blanc s'est mise à hurler: "Venez vite, venez tous, je crois que nous avons quelqu'un bizarrement sur sa fin!"....
Bien sûr que j'étais sur une fin atroce!... Je n'étais pas encore défunt malgré des feintes de la langue française sur les mots que je supposais venir surprendre la blouse blanche très affolée. Le chef de service est accouru, un docteur de couleur, très professionnel, très respectable et à la fine allure, loin de moi de voir en lui un aigrefin de la médecine... Ne vous méprenez pas, je n'ai pas dit un "nègre fin"!!!
Le docteur m'a dit:
-" Alors! C'est vous le mourant qui ameutez tout l'étage?..."
La communication a été pénible entre le toubib et moi: comment lui expliquer que je restais sur une faim qui me torturait?
- "Mais, docteur, j'ai faim à en crever et j'ai seulement feint d'être sur ma fin pour que l'on s'occupe de moi! Je n'ai rien mangé depuis trois jours!..."
- "Il fallait vous forcer mon ami... Et, pourquoi êtes-vous là?"
-" Je suis là - et bien las - fatigué parce que j'ai faim!... J'ai été mis en examens!..."
- "Qu'aviez-vous fait de mal pour être mis en examen?..."
- "Docteur, je crois que nous ne nous comprenons pas! ... On m'a seulement prescrit quelques examens chez vous, sans plus... Et, tout est terminé maintenant... Excusez-moi si j'ai agi en feignant pour attirer l'attention et..."
-" Apprenez mon ami que la paresse n'a pas cours ici ! On ne vient pas se faire hospitaliser pour être au chaud, ne rien faire et réclamer sa nourriture!... Vous êtes un feignant, vous le dîtes vous-même!..."
- " Oui! ... Euh!... Non!... C'est-à-dire... Enfin, docteur, je ne suis pas un vagabond, un errant! Si je dois rester sur ma faim - c'est ma fin ! - Non, je ne suis pas un feignant! Je feins seulement parfois pour éviter autant que possible ma fin!... Mais, vous m'ennuyez à la fin!..."
Le docteur s'en est allé consulter ses dossiers et le fin du fin de cette affaire, c'est qu'il est revenu me voir pour me dire : "Vous avez de la chance Monsieur, je n'ai pas bien tout compris les feintes proposées de votre part, aussi aujourd'hui est le grand jour du poisson à la cantine et je vais vous faire servir de l'églefin accompagné de pommes dauphines, enfin, s'il en reste; et vous rentrerez chez vous... A la fin, ne vous posez pas ici en dauphin d'un défunt roi de France!... Ne vous goinfrez pas pour qu'une arête n'arrête votre respiration... Vos résultats d'examens suivront."
Voilà comment j'ai échappé à la fin de mes jours en étant resté trop longtemps sur ma faim!
29 mai 2009
Les étoiles disparaissent aussi...
Vivre dans la société d'aujourd'hui...
Le miroir aux alouettes
Par Daniel PAGNIEZ
Paris. Dans le haut, sur la gauche des Champs-Elysées. Un bar, le "Carlos Bar", lieu incontournable fréquenté par la "Jet Set" et le "Show Biz". A l'intérieur: ambiance feutrée, lumières tamisées, douce sonorisation musicale. Des couples, des groupes conversent à voix basses. Accoudé à un guéridon, cerné d'admiratrices caquetantes et gloussantes, un jeune homme, 25 ans, très "mode", récente vedette apparue dans la chanson, Mario Marini, termine son "Manhattan Dry Cocktail" lorsqu'un homme entre dans le "Carlos Bar", son "visa d'entrée", sa carte de presse, à la main. Sa tenue contraste avec l'élégance déployée par la "clientèle". Chapeau mou, gabardine et chaussures de ville, l'homme - il s'appelle Paul - dans la cinquantaine, aux traits burinés, s'avance et s'arrête soudain, figé d'étonnement. Puis, haussant le ton - bien peu civil pour la "bonne société" du lieu - il lance...
- " Holà!... Eh! Toi, là-bas! Mais c'est Léo! Léo, mon petit Léo, mais c'est toi? ... Léopold, tu me reconnais: c'est moi, Paul! Ca alors! "
Le beau Mario Marini tourne la tête et semble très gêné. Paul insiste dans sa réflexion et s'avance vers Mario. Ce dernier, de plus en plus mal à l'aise, écarte ses "perruches", quitte son guéridon et vient à la rencontre de Paul.
- " Monsieur Paul... Vous ici? Quelle surprise! Je vous en prie: restez discret... Allons nous installer à l'écart et parlez... plus bas. John... - lance-t-il à un barman - tu nous prépares deux "Manhattan"... Ce cher Monsieur Paul, il y a plus de cinq ans que je ne vous ai pas vu! Que faîtes-vous ici ?"
-" Mais dis donc Léo, cette question est pour toi...."
- "Monsieur Paul... S'il vous plait! Il n'y a pas de Léo, il n'y a plus de Léo! Ici, à Paris, je suis Mario, Mario Marini! Quelle joie de vous revoir! "
- " Explique toi Léo! ... Euh! Excuse moi, Mario! Je vais avoir du mal à m'y faire à ton ... pseudo! Tu as quitté le pays? Tu as abandonné Saint Florent et notre Berry?... "
- " Installons-nous ici, nous serons tranquilles. Eh oui! Je sors un album... Je suis si heureux, Monsieur Paul, un rêve irréalisable pour moi! ... "
- " Tu es < monté > pour faire prendre l'air à un album de famille?... "
- " Ne me charriez pas, Monsieur Paul. Vous savez très bien ce qu'est un album. "
- " Oui, certes. Mais, vois-tu, pour moi, ce mot pompeux moderne me gêne. Un album se feuillette et ne s'écoute pas.. Alors tu as enregistré? .. Le temps passe si vite! Quand je pense que je t'ai connu sur les genoux de ta mère, à Saint Florent et tu as grandi, tu es entré en apprentissage chez mon ami Emile, le garagiste... Tu t'es mis à pousser la chansonnette, pour arrondir ton argent de poche, dans les fêtes, les bals, les banquets et les noces, avec tes copains du petit orchestre... Excuse -moi Léo - Pardon - Mario, je vais être franc avec toi, ne m'en veux pas, je te connais trop bien!... Quand j'étais à Saint Florent, je crois me souvenir que tu n'étais pas vraiment doué pour imiter Pavarotti, je pense que tu es d'accord avec moi, mais enfin, ça plaisait aux gens... Comment en es-tu arrivé à faire ton disque? Tu as beaucoup progressé? Tu as pris des cours de chant? "
- " Oui, c'est vrai Monsieur Paul, vous avez raison! Je sais ce que je vaux... Sachez que je n'ai pas demandé à entrer dans le vedettariat. Il se trouve, comme vous le savez, que j'étais chez votre ami Emile, au garage. Or, je n'ai rien demandé à qui que ce soit et c'est mon patron qui a tout organisé sans m'en parler. Le frère de Monsieur Emile, celui qui est aux Finances à Bercy, avait rendu un grand service à la petite amie d'un directeur d'une maison d'édition ici à Paris, les disques "Polyphone"... Monsieur Emile a cru bon de vouloir me faire une fleur en faisant demander par son frère un service un peu forcé à "Polyphone". Moi, le petit chanteur interprète au micro dans les bals de province, j'ai été appelé à Paris pour une audition, ravi et inquiet sur mes capacités. Je n'avais pas de chansons à moi, n'étant ni écrivain, ni compositeur, ni parolier. Alors, "Polyphone" a sorti de ses archives une dizaine de chansons un peu faciles que j'ai apprises. Ils m'ont corrigé bon nombre de mes défauts sans toutefois les gommer tous, j'en suis conscient. Et j'ai donc fait cet album qui sort...
" Quant à mon nom, lorsqu'ils l'ont découvert, ils ont estimé qu'il était impératif de le changer. J'ai eu droit à pas mal de sourires: Léopold Degame, ça ne collait pas du tout. J'ai toujours eu droit, à Saint Florent, à ces quolibets sur mon nom, "les hauts de gammes". Vous vous souvenez de tout ça? Il fallait faire éviter ce jeu de mots facile et chez "Polyphone" ils m'ont baptisé Mario Marini! Voilà où j'en suis...
" Après deux mois d'efforts, j'ai été lancé sur les ondes à grand renfort de publicité... Encore une fois, je sais que ce n'est pas très brillant, mais enfin... "
- " Mon petit Léo... Excuse, Mario! Te voilà transformé en homme-sandwich, condamné à faire connaître ton < album > "
- " Je connais toutes ces contraintes... Je suis déjà en période de promotion... Mais, dîtes-moi, Monsieur Paul, j'ai toujours eu grande admiration pour vous. Je ne vous ai pas vu depuis des années. Vous avez quitté Saint Florent alors que vous étiez correspondant chez nous pour la presse locale et j'ai simplement appris un jour que vous aviez été appelé à Paris pour entrer au journal "L'Objectif".
- " C'est vrai mon garçon, durant de longues années, au pays, j'ai été échotier, pigiste, courriériste, chroniqueur... Mais cette vraie promotion, je ne la dois à personne. On a dû remarquer mes articles du Berry... J'avais des contacts sérieux à Paris où je venais de temps en temps. J'avais du métier et des références et j'ai quitté Saint Florent... A peine fixé deux ans à Paris, j'ai été envoyé comme correspondant de "L'Objectif" au Proche-Orient où j'ai passé trois années et je suis rentré il y a quarante-huit heures. Je n'ai pas encore pu prendre de vacances et je compte très bientôt revenir dans notre coin du Cher pour me reposer des turbulences de l'étranger. J'en ai besoin... Je retrouverai ensuite ma plume au journal.
" En attendant mon départ en congé bien mérité, on m'a signalé le "Carlos Bar" où gravite une certaine faune et où l'on peut glaner ce dont raffolent les lecteurs d'un journal. Ca ne me plaît que modérément pour l'instant. Je reprendrai mes chroniques plus tard. Vivement les vacances! Mon absence de France ne m'a pas permis de te suivre dans ton envolée... Où habites-tu? "
- " Hôtel d'Argenson", près de Saint Augustin, pris en charge par "Polyphone", et vous? ... "
- " Je suis revenu dans mon petit appartement de la rue Lepic, dans le XVIII°, sous les toits... Nous allons nous revoir... Je ferai passer un article dans le journal sur la nouvelle < vedette > de la chansonnette... Ecoute moi bien Léo. Il te faut profiter au maximum de ton coup de pouce. Chez "Polyphone", ce ne sont pas des philanthropes. La main forcée, ils ont été obligés de renvoyer l'ascenseur. Ils font maintenant leur métier d'éditeur. Leur but est d'engranger un maximum de profits, vedette talentueuse ou pas. Crois-moi : tu vas être montré avec ton < album > dans toutes les émissions de télévision, sur tous les plateaux, bons ou mauvais, par tous les présentateurs... excellents ou médiocres. Tu passeras et tu passes déjà dans toutes les stations de radio... Si ta Maison d'édition sait... s'organiser, tu me comprends, il se pourrait que tu reçoives même une < Victoire de la Musique > ! J'aurais beaucoup à dire sur les... < récompenses >.
" L'important pour "Polyphone" est le profit et de faire travailler à la vente les disquaires. Tu vas être pressé comme un fruit mûr et lorsque le fruit sera sec, c'est à dire chute des ventes, on te renverra à ton garage de Saint Florent sans aucun scrupule. On t'oubliera vite! ... Je te l'ai dit, tu es un homme-sandwich de la consommation. La "Presse People", arrosée, va te louer quelque temps. Elle t'inventera des liaisons croustillantes et douteuses... Garde les pieds sur terre mon petit Léo et la tête froide. Je reste un peu pessimiste sur ton avenir dans la chanson...
" Je ne suis pas un oiseau de mauvais augure et je souhaite me tromper pour toi... Je n'ai pas eu l'occasion de t'entendre sur les ondes depuis mon retour, mais je pense à tous ces chanteurs ou ces groupes qui ont sombré dans l'anonymat après une gloire éphémère bâtie par des marchands de rêves... Emile t'aime bien, comme un fils... Pour sa suite au garage, il m'a souvent parlé de toi. Il t'a procuré un grand plaisir et, en son for intérieur, je suis certain qu'il pense comme moi... Reste sage mon Léo et soigne tes finances du moment. Pas d'emballement... Ne va pas t'insérer dans une de ces officines véreuses d'agents de vedettes qui, sous le prétexte de soigner tes intérêts, ne pensera qu'à tirer un large profit de tes revenus. Certains en ont été ruinés! Et des grands noms connus encore aujourd'hui! De plus, tu ne composes pas! Je ne suis pas là pour te faire la leçon. J'ai simplement vu, vécu et compris les méfaits du métier... Si l'on peut appeler cela un métier. Les grandes vedettes qui franchissent les années grâce à leur talent sont rares, tout en restant soumises chaque fois, elles aussi, aux contraintes de la publicité et de la promotion...
" Tu ne dis rien? Je ne veux pas être un trouble fête et j'espère ne pas avoir été trop dur avec toi. Je suis sincère et je t'aime bien. Allons, profite, enfourche avec plaisir ta monture actuelle et reste le bon garçon que j'ai connu. "
- " Vous avez toujours été de bon conseil pour moi, Monsieur Paul. Je vous en remercie... J'ai bien compris votre message, je saurai m'en souvenir... Pour le moment on est fier de moi dans le Berry ! "
- " Certainement Léo, tout comme moi, pour cette aventure qui forge un homme. Au pays, on restera fier de toi si tu dois y revenir quand ton contrat sera déchiré sans aucun égard pour l'interprète. Ne te fais pas moudre par les vendeurs de sons... Encore un conseil Léo: as-tu fait vérifier ton contrat par un avocat? Si c'est non, méfiance! Rappelle-toi que je serai toujours là pour t'aider en cas de besoin... Maintenant, goûtons plutôt à ces breuvages du "Carlos", offerts sans doute par la direction, et je te laisserai à tes < fans > qui nous regardent... Méfie-toi du miroir aux alouettes! "
Les deux hommes finissent leurs verres, se lèvent et s'embrassent... Paul donne son adresse à Léo... Mario Marini, tout songeur, accompagne Monsieur Paul vers la sortie sur les "Champs".
-" A bientôt et bonne chance Léo! Euh... Mario... ".
10 avril 2009
Objets perdus introuvables...
Vivre dans la société d'aujourd'hui...
Des vagues à l'âme...
Par Daniel PAGNIEZ
Un homme tout essoufflé se précipite au guichet du "Service Public des Objets Trouvés" et s'adresse à l'employé de la réception.
- " M'sieur, bonjour... Vite... J'ai perdu mon âme! Vous l'a-t-on rapportée?"
- " Bonjour, remettez-vous! Remettez-vous... Rapporté quoi? "
- " Mon âme, M'sieur, mon âme!..."
- " Décrivez votre objet! "
- " Mais, ce n'est pas un objet, c'est immatériel! On retrouve de tout chez vous, vous avez sûrement récupéré une âme!"
- " Monsieur, ici nous n'enregistrons rapportés que des objets les plus divers, des parapluies, des supports-chaussettes, des dentiers, des ceintures de chasteté, des vêtements, des fausses barbes, des bilboquets... Que sais-je encore! "
- " Justement, M'sieur, un penseur ne s'est-il pas penché sur la question de savoir si les objets inanimés avaient une âme?"
- " Dame oui! "
- " Je vois que vous me comprenez, vous venez de reconnaître des âmes parmi vos objets!"
- " Mais pas du tout, vous vous méprenez, j'ai simplement acquiescé à votre évocation de la pensée de cette Martine, de Lille, je crois, vous savez, celle qui a composé cette triste chanson sur la ronde des heures!... J'ai dit < Dame oui! >, pas < D'âme oui >, j'ai voulu dire < Bien sûr, bien sûr! > "
- " Je vois que vous êtes un fin lettré! De plus, pour votre information, cette personne de Lille, adepte du cadran solaire, n'est pas non plus une descendante d'un Sieur Rouget pour un hymne national... Et.. < Les Âmes Mortes > d'un certain Gogol, cela ne vous dit rien? "
- "C'est qui Gogol ? Un peintre, un coureur cycliste ? Et vous venez me faire perdre mon temps avec ses âmes ? ... Tiens donc! < Sésame > ! Je me rappelle : vous me prenez pour Ali Baba dans son grand magasin ? "
- " Ah! Littérature, on te déserte! Ecoutez-moi, je suis pressé, tout retourné et je pensais trouver dans votre esprit une bonne âme compatissante à mon malheur!"
- " Je peux vous poser une question? Vous êtes marié, vous avez < déniché > l'âme soeur ? "
- " Bien entendu, je suis marié! J'ai charge d'âmes, moi, M'sieur, avec mes enfants! "
- " Alors, Monsieur, pourquoi n'avez-vous pas demandé à votre épouse de vous prêter son âme en attendant de retrouver la vôtre ? "
- " Ah! Certainement pas M'sieur. Je me suis bien gardé de le faire. Si mon épouse m'avait prêté son âme j'aurais été obligé de la lui restituer et si j'avais rendu l'âme je ne serais pas là pour vous en parler! "
- " Je commence un peu à comprendre vos sentiments plutôt ... éthérés Monsieur et votre impalpable requête. Je vais tenter de vous suivre sans me donner corps et âme à vos élucubrations... Dîtes-moi, qui me dit que vous n'avez pas vendu votre âme au diable ? "
- " Diable! Monsieur, comme vous y allez! Où aurais-je pu rencontrer le diable ?
- " Partout, Monsieur, partout, sur les quais, chez tous les manutentionnaires !... "
- " Mon âme était trop chère pour la négocier ! Je ne vais pas sur ce terrain pour quelle âme à m'y donner ? "
- " Amidonnée ? On n'amidonne pas une âme comme un col de chemise, Monsieur ! Vous errez comme l'âme en peine que vous n'avez plus ! Je ne peux pas sauver votre âme que je ne possède pas! "
- " Alors vous n'avez rien à me rendre!: Dommage et tristesse... Je vais regagner mon logis et me mettre au lit sans état d'âme..."
- " En mon âme et conscience, c'est la meilleure des choses à faire, Monsieur, pour vous y découvrir âme au lit, je dis bien amolli du cerveau! Peut-être qu'une bonne âme saura soigner votre infortune ! Voyez-vous la réalité: c'est l'âme ! Au plaisir de ne pas vous revoir Monsieur. "
Et l'homme sans âme, effondré, traînant les pieds, la tête basse, quitte le " Service des Objets Trouvés " introuvables.
21 janvier 2009
"Alors Jules ? Ton train à grande vitesse ?"
Tribulations d'un voyage à Paris
Par Daniel PAGNIEZ
(Second épisode)
-" Et ton retour, Jules ? "
-" Un bouquet d'oursins, Tonin. Affreux! J'ai mis trois jours pour revenir..."
-" Pas ça à moi, Jules. Là c'est une galéjade, collègue! Je ne te crois pas! Tu es de Marseille, tu es aussi fêlé que ceux pour l'OM."
-" Je te jure sur la tête du petitoun que c'est vrai."
-" Oh! Pute borgne! Tu es passé par Strasbourg et Bordeaux?"
-" Evite de me parler de l'OM! Jacques, à Paris déteste ce petit club d'énervés! Tu te souviens, Jacques jouait au fotballe ici, et là-haut il ne jure que par le Péessegé, un club qui, entre nous, a souvent humilié l'OM sur son vélodrome!..."
Baptistin, goguenard, apporte le café et le pastis sur un plateau.
-"Enfin! Le voilà mon café! Et le sucre Tintin? ", dit Jules. "Tu l'as oublié, comme d'habitude, comme tu as oublié la cuillère! Eh Tonin, tu veux tremper un de mes croissants dans ton anis? Je te gonfle un peu avec ton apéritif du matin... Mais tu fais ce que tu veux..."
-" Jules, ne cherche pas à oublier tes trois jours comiques. Alors, raconte. Jules: qué chance tu as eu ton train!..."
-" J'étais content de partir. J'ai eu tout le temps de penser à ce qui me reste de ma famile, à cette naissance qui s'est bien passée, à Jacques qui travaille beaucoup et qui m'aide de temps en temps avec un billet. Tu sais que je n'ai que ma pension sociale et heureusement un bout de complémentaire quand je cotisais chez la fabrique de palettes..."
-" Mais, Jacques ? Il fait plus de trente-cinq heures? "
-" Que oui, Tonin, que oui! Il a demandé à travailler plus et ... il gagne plus! Ma belle-fille reprendra sa place d'institutrice plus tard. Ils vivent bien chez eux. Dommage que ce soit à Paris, sans le soleil! "
-" Moi... Tu vois, Jules, mon patron reste sur les trente-cinq heures: il n'a pas assez de commandes à la quincaillerie et suis souvent en erretété... J'ai encore quinze ans à faire pour la pension sociale. Mais, Jules, tu t'égares de ton voyage! Donne moi la suite de ton retour."
-" Attends! J'aperçois la Rosette peinturlurée qui va chez Phine. Curieuse comme une chatte, elle va venir écouter ce que je te dis. Je ne veux pas qu'elle entende pour ce qu'elle rapportera dans tout le village qui rigolera de mon aventure, et de trois jours, elle en fera cinq ou huit! Alors, on se moquera de moi! Nous allons parler d'autre chose..."
En effet, une femme encore jeune mais un peu usée par une vie accueillante sur sa couche, maquillée pour un carnaval, traverse la petite place, s'arrête un moment à la hauteur de Jules et d'Antonin, avant de se diriger vers l'épicerie de Joséphine.
-"Adiéu! Rosette" lancent les deux compères.
-" Vé ..., Jules et Tonin, je vais chez Phine!"
-" Oui" reprend Jules, "C'est ça ma fille, va. Va vite chez Phine! Dis, Tonin, tu m'avais laissé entendre que tu devais voir un toubi avant mon départ?"
-" C'est vrai et, à l'hospital, on m'a dit que j'avais une ulcère à l'estomac!"
-" Une ulcère? Mon pôvre frère Anselme, que tu as connu, avait aussi une ulcère."
-" Et alors? ..."
-" Alors, mon pôvre frère est mort! Tu le sais!"
-" Et il est mort d'une ulcère?"
-" De ça..., On ne sait pas trop! Tu ne devrais pas boire tes apéritifs Tonin!..."
La vieille jeune femme, les ongles vernis dans ses sandales, après sa courte pause et déçue, n'en écoutant pas plus longuement, reprend son trajet vers l'épicerie.
Il faut se le gagner son Midi!
-"Ouf! Elle est partie! Alors Jules ? Ton train à grande vitesse? "
-"Ne m'escagasse pas ! J'ai bien roulé jusqu'à Marseille, le soleil était là, j'étais heureux... Puis, curieusement mon train rapide, après Marseille, s'est arrêté dans la campagne avant Vidauban. Le chef à la casquette est venu nous dire que le train n'allait pas plus loin... pour cause de grève: tout le monde devait descendre et tout irait bien parce que un TER viendrait nous chercher pour continuer la route! Alors, nous avons attendu, attendu et encore attendu, attendu le cul dans l'herbe, la venue de la relève... qui n'est jamais venue!"
-" Jules, enfin, tu sais bien que les TER sont toujours en grève, ils ne roulent jamais. Ces gens -là sont souvent fatigués!... "
-" Il se faisait tard et, finalement, sur le chemin qui longe la voie, nous avons vu arriver des autocars. Les gensses, en colère, tchatchaient beaucoup... Nous avons été dirigés vers Vidauban tout proche, reçus et hébergés pour la nuit dans un gymenasse, sur des lits de camp et on nous a donné de l'eau et des sandeviches! Je n'ai pas dormi..."
-"Pôvre! Qué pastis!"
-" Le lendemain matin, après avoir eu un café et du pain, les autocars sont venus nous prendre pour aller, disait-on, jusqu'à Saint-Raphaël et Nice! Mais, ce n'est pas tout!"
-" Tu me fais peur et froid dans le dos, Jules... Tu me fais la tête comme une pastèque avec ces cagades!..."
-" Le voyage a été repris par les autocars mais n'a pas été très long. Paraît-il que les routes étaient toutes bloquées par des manifestants, des camions de routiers, des barrages d'agriculteurs et d'écologistes plus "politique" que "nature", et je ne sais qui encore.... Les autocars craignaient pour leurs vitres et leurs peneus et ont décidé de nous déposer au Muy, dans un autre gymenasse d'accueil pour un en-cas de midi. Tu imagines, Tonin, déjà le retard! ... Des gensses de la Croix-Rouge et de la mairie se sont occupés de nous.... On nous a reparlé des TER fantômes qui devaient reprendre le travail dans l'après-midi. Nous avons encore attendu et - miracle! - un TER est arrivé en fin de journée pour nous en gare du Muy!... Des autobus nous ont ramenés à la gare."
"Tout ça n'arrive qu'en France!"
-"Tu étais sauvé Jules."
-" Que non, que non! "
-" Quoi encore? "
-" Nous étions maudits!... Une grosse panne d'électricité a tout arrêté! Plus de train, plus rien! Nous avons regagné le centre d'accueil du Muy! La nuit était là comme toutes les bougies allumées petit à petit qui n'arrivaient qu'au compte-gouttes par les pompiers et la mairie! Heureusement, dans le gymenasse se trouvaient des douches et des sanitaires, comme à Vidauban... C'est pas évident de faire sa crotte à la bougie! Les pitchouns pleuraient. Nous avons quand même eu une soupe chaude au soir!..."
-" Eh bé, Jules! Pécaïre! Tu sais que nous aussi nous avons été sans le courant électrique! Pour une fois, les grèves n'y étaient pour rien; c'était dû à un grand coup de vent qui nous a cassé beaucoup d'arbres ici! ..."
-" Finalement, au lendemain, toujours sans courant et sans téléphone, tout le monde attendait encore l'acheminement définitif qui ne venait pas. Avec l'aide d'un agent municipal j'ai réussi à faire venir un taxi dans l'après-midi qui m'a amené à Saint-Raphaël où j'ai eu juste le temps d'attraper notre autocar pour rentrer au village... Trois jours, je te dis, trois jours, tu peux me croire!... J'ai pu avoir Jacques au téléphone qui était mangé par l'inquiétude!"
-" Milioun de miseri, Jules! Qué aventure! Tout ça n'arrive qu'en France!"
-" Je suis été à Paris, mais je n'y remonterai pas! On est si bien ici avec notre soleu et nos cigalouns! Quand je pense que, là-haut, il y a des gensses qui passsent des heures sous la terre, dans le métro, sans le paysage, sans le soleil, avec leur petite laine et leur parapluie pour aller au travail!... Je te le dis: des fadas! ..."
La conversation se calme. Jules rappelle Baptistin pour lui redemander du café chaud, le sien s'étant refroidi au cours des longs échanges. Le dernier croissant avalé, Jules règle les consommations et les deux hommes quittent le café de la place en empruntant une ruelle...
FIN
20 janvier 2009
"Ils voulaient quoi, tes fadas ?"
Tribulations d'un voyage à Paris
Par Daniel PAGNIEZ
(Premier épisode)
Tous les habitués de ce site savent parfaitement que nous tenons à notre intégrité intellectuelle et morale et que nous luttons avec ferveur contre l'imitation, la copie ou le plagiat, quand ce n'est pas le simple pillage d'oeuvres: nous défendons avec coeur la propriété intellectuelle à laquelle nous tenons pour nos travaux, mais aussi pour ceux des autres....
Mais, il ne faut point commettre l'erreur de comparer le plagiat et le pastiche car ce dernier, lorsqu'il est réalisé avec talent, est une oeuvre de création et mérite respect et admiration.
Quand, en plus, ce pastiche a le bonheur d'apporter un témoignage sur une époque par les éléments d'actualité récente dont il témoigne, d'apporter une vue sur un pays à un moment donné avec toute l'objectivité qui s'impose, de décrire enfin des façons de vivre dans différentes parties de ce même pays, il devient un témoignage à ne pas manquer!
Bien évidemment, nous eussions pu publier ce pastiche très réussi de notre ami Daniel PAGNIEZ lorsqu'il nous l'a fait parvenir au tout début du mois de décembre, mais nous sommes persuadés qu'il était préférable d'attendre le mois de janvier pour le mettre en ligne. Ceci pour plusieurs raisons: ne pas nous taxer d'une prise de position politique quelconque en mettant ce texte en ligne comme une information, mais laisser lire ces lignes avec tout le recul que nous avons après les Fêtes de Fin d'Année et au milieu du premier mois de cet An de Grâce 2009. Dernière raison enfin: donner - en cette période de l'année - à tous ceux qui sont dans le froid, le brouillard, sous la pluie ou la neige, un peu de ce soleil de la Méditerranée qui, avec l'accent de là-bas et les expressions souvent très imagées de certains habitants comme c'est ici le cas, nous emmène dans un autre univers qui, pourtant, n'est pas un rêve.
Merci à Daniel PAGNIEZ pour ce voyage - long en temps et en nombre de lignes - qui a la valeur de tout ce qu'illumine le dieu Ra... D'ailleurs, comme vous ne voyez jamais passer votre mois de vacances, vous arriverez au bout de ce long texte en vous disant: "Mais, c'est déjà fini! J'espère que Daniel PAGNIEZ en écrira d'autres..."
François LÉGER
Un petit village de Provence. Une place avec ses platanes et sa fontaine. Un café et quelques éventaires adossés à quelques petites boutiques anciennes. Un Magasin plus important à l'enseigne défraîchie: "Chez Joséphine" et sur une vitrine sa raison d'être: "Épicerie/ Légumes/ Dépôt de pain". Un homme d'un certain âge entre chez la commerçante à pas mesurés et entame une conversation, lente, ponctuée de silences.
- "Boun -jour, Phine! Comment tu vas ?"
- " Té, Jules, Tu es revenu? tu me demandes comment je vais? ..."
-" Oui, Phine, je te le demande... "
-" Je vais bien, Jules, et toi tu vas bien?"
-" Tu me le demandes ?"
-" Je te le demande..."
-" Je suis un peu escagassé... La fatigue du voyage..."
-" Tu es rentré quand, Jules, de chez les estrangers? "
-" Hier au soir, Phine... Par l'autocar. "
-" Alors que tu vas tout me raconter sur ta montée chez ton petit... Et le petitoun, il est beau? Comment il s'appelle? Est-ce qu'il te ressemble? "
-" Ecoute, Phine, je ne suis pas très faraud ce matin. Je te dirai tout et, pour le moment, je voudrais que tu me serves... Je reviendrai après la sieste, cet après-midi."
-" Tu me fais languir, Jules... Va pour plus tard... Qu'est-ce qu'il te faut?"
-" Que tu me donnes la moitié d'un restaurant et un croissant... Té, que tu me donnes deux croissants... Peut-être que je te prends trois croissants... et que tu me coupes un morceau de ton fromage à trous..."
-" Qué fromage à trous? C'est du greyère! ...."
-" C'est ça, du greyère... , une belle tranche!"
La commerçante tranche son gruyère et jette sa coupe sur un des plateaux de sa balance qui accuse un bruit sec.
-"Eh! ... Phine... Ton greyère, il est mort?"
-" Eh que non..., Jules..., c'est qu'il a un peu froid!"
-" Phine...., tu es sûre qu'il n'est pas mort? "
-" Boudiéu! Jules... , ne sois pas jocrus... Puisque je te le dis qu'il a seulement un peu froid!"
-" S'il est bon... , que je te le prends! "
-" Diable! Si, il est bon mon greyère! Aussi bon que la rosée de la garrigue... "
-" Phine, que tu me mets tout ça sur mon compte et que je reviens à l'après-midi pour des légumes... J'ai besoin de regarnir ma cuisine après mon absence..."
-" D'accord, Jules... Je t'attendrai pour que tu me dises tout sur ton voyage là-haut...."
Jules sort avec son pain et la poche qui emballe croissants et fromage. Il se heurte à Antonin qui traversait le rideau de perles de l'entrée, pour gagner le comptoir de Joséphine.
-"Té! ... Jules... Tu es revenu? Touche moi la main!"
-" Eh! Oui Tonin... , comme tu le vois!"
-" Phine! " lance Antonin à l'adresse du comptoir "Je suis avec Jules..., je reviendrai tout à l'heure..."
-" Que je suis content de te revoir Tonin! " reprend Jules.
-" Ecoute, Jules, on va jusque chez Baptistin prendre un verre sous son platane..."
-" Mais, Tonin... Je n'ai pas encore pris mon petit déjeuner!"
-" Tu prendras un grand café et tu demanderas une tartine à Tintin... D'accord? Je t'accompagnerai d'un petit pastis..."
-" J'ai les croissants de Phine, ça me suffira... Mais toi, le pastis à cette heure?..."
-" Viens! Je veux t'entendre!"
-" Toi aussi? ... "
-" Pourquoi moi aussi? "
-" C'est Phine : elle veut tout savoir, bavarde, curieuse et jacasse, comme une agasse!..."
Même le soleil faisait grève...
Antonin et Jules vont vers les platanes et s'installent à une table du café de Baptistin.
-" Tintin!" crie Antonin à l'adresse de Baptistin, "Que tu nous apportes un grand café pour mon ami Jules et un pastisson pour moi..."
-" Tonin, à Paris, Jacques mon petit... a eu un petitoun et... "
-" Pas jacques, Jules! Pas ton fils, sa femme! ..."
-" Ne joue pas le ravi!... Tonin! Sûr, c'est sa femme! Je t'avais dit tout ça avant de partir, même qu'ils ont appelé le petitoun François-Jules, en souvenir de mon pôvre père... "
-" Je sais que tu m'avais dit ta petite joie avant de partir!..."
-" Oui, ma petite joie parce que ma pôvre Mélanie qui nous a quittés il y a deux ans aurait été si heureuse d'être une Mémé! Enfin, que veux-tu, sa longue maladie d'Eisenhower - ou un nom comme ça - est venue la reprendre au village..."
-" Je crois que tu veux dire, Jules, Alzheimer pour la maladie?"
-" Moi, ce nom, je veux l'oublier!"
-" Alors, ce voyage, Papé? Bon voyage? Tu n'es pas resté longtemps dans le Nord!"
-" Et ce café! Il me l'apporte Tintin? ..."
-" Tu sais bien qu'il est brave et qu'il se hâte toujours avec lenteur! Mais ton voyage? "
-" D'abord pour partir, mon train a eu trois heures de retard à l'arrivée. La Essènefcéef nous a dit que des malfaisants avaient mis des crochets pour casser les cathéters sur le fil électrique."
-" Les caténaires, Jules...., les caténaires!"
-" Je suis arrivé à la nuit... Jacques était content de me voir après sa longue attente, un peu en colère contre ce retard. Il travaille beaucoup le petit dans ses électroniques et avait besoin de repos! Il m'attendait avec sa voiture. Puis j'ai embrassé mon pitchoun de François! Qu'il est beau le petitoun!!! "
-" Et Paris? ... Jules ? "
-" Ne m'en parle pas! On y défile tous les jours dans les rues! Des fadas avec des pancartes, des banderoles, des tambours en fer..., des cavalcades pour emmerder partout les voitures et les passants! Il y a même des jobards qui veulent en empêcher d'autres de vouloir se faire des sous le dimanche! Tu vois? "
-" Ils voulaient quoi, tes fadas?"
-" Travailler moinsse pour gagner plus! Et il y a toujours des grèves, pour tout et pour rien, dans les transports, les métros, les trams, La Poste... Même le soleil fait la grève à Paris! Je te le dis, Tonin, un pays de fadas ."
Ce dernier ne fera pas grève pour le retour dans le Midi, ici même, le jeudi 22 janvier...
