10 septembre 2007
Il est heureux, le papet...
Le papet: bonheur et tradition...
Par Pierre VIRMES
Mon grand-père? Je l'appelais Papet. Je dis "mon" car je n'en ai connu qu'un. Mon grand-père maternel était décédé bien avant que je naisse. Il est mort, en 1918, d'avoir ramené de la Grande Guerre une grippe dite espagnole qui achevait ceux qui, par chance, n'avaient pas péri sur les champs de batailles. Celle qui devait devenir ma mère n'avait encore que six ans. C'est peut-être loin tout cela, mais un deuxième grand-père aurait équilibré la famille et je crois qu'il m'a un peu manqué. Lui aussi, je l'aurais appelé papet. J'aurais eu papet Pierre et papet François.

Tous les enfants de ma région, à l'époque, appelaient leur grand-père: Papet. Il arrivait dans le Midi, l'été, des estivants qui venaient du Nord (au-dessus de Clermont-Ferrand) et qui disaient : "Grand-père" ou "Bon papa". Nous, c'était Papet.
Bien que j'eusse aimé que l'on me désignât en ces termes, je ne serai jamais un vrai Papet. Pour être un vrai papet il faut avoir de grandes moustaches et un chapeau ou une casquette; et, surtout, une voix de fausset comme les papets de villages des films de Marcel PAGNOL.
Pour certains, quand on est encore jeune et que l'arrêté vous nommant au grade de Grand-père arrive, il est de bon ton d'être appelé papy ou papinou ou encore papounet. C'est une question de mode et, surtout, quand on ne veut pas laisser aux grands-parents le soin de penser qu'ils ont vieilli. Papy et mamy sembleraient faire plus jeune que papet et mamé.
Mes beaux-parents, Marseillais de naissance, avaient décidé que ce serait, pour eux, pépé et mémé. Quand je disais à mes collègues: "Ce week-end, je vais dans le Luberon chez pépé et mémé manger le civet de sanglier", ils me regardaient avec de grands yeux ronds, non pas pour la qualité du menu annoncé, mais parce que j'avais prononcé deux mots que l'on réserve, d'habitude, à l'expression des enfants. Certains, d'ailleurs, ne se privaient pas de me dire : "Tu appelles tes beaux-parents pépé et mémé ... comme les gosses?" J'aurais pu me sentir soudain honteux mais, bien au contraire, j'en étais fier. Mes beaux-parents appréciaient cette distinction familiale. C'était une forme de continuité ou, de père en fils, on s'appelait pépé et les femmes mémé.
Le sage de la famille
J'ai rendu hommage à mon papet dans un poème intitulé "Les bienfaits de l'acupuncture". Si vous ne l'avez pas encore lu, allez fouiller dans les archives poétiques de ce même blog et vous le trouverez obligatoirement puisque mon ami François LÉGER conserve tout précieusement.
Donc, comme vous allez le lire dans le poème ci-joint, je suis devenu papet depuis le lundi 10 septembre C'est la première fois que cela m'arrive et j'en suis tout retourné. Enfin, la relève est assuré! Quand j'ai signé l'arrêté me nommant au grade de Père, j'étais fou de joie car je me sentais devenu pleinement un homme. Être père était un aboutissement qui me comblait et assurait ma place dans la société. Dire que j'étais apte à en assumer la responsabilité me paraît évident bien que ma femme - me considérant comme un éternel gamin - en doute encore. Qu'importe! Me voilà grand-père et tout le monde devra m'appeler Papet. J'ai les cheveux blancs, j'ai quelques rides et, dans une dizaine d'années - si je suis encore de ce monde - je serais un vrai Papet. L'important c'est que ma petite fille ait pris l'habitude de me nommer ainsi.
En Provence particulièrement, le Papet est le sage de la famille (ou du moins on le lui laisse croire). On peut voir le Mas du papet, le Jardin de papet, la Cuisine de papet etc. Cette appellation équivaut à une AOC. Les papets sont des hommes respectables et respectés même si, par derrière leurs dos, les belles-filles font quelquefois le pied-de-nez. Pour Noël, c'est lui qui tourne trois fois autour de la table en tenant la main du plus jeune avant de mettre la bûche de fruitier dans la cheminée en disant: "Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins". Je l'écris en français pour la compréhension mais cette tirade se dit en Provençal.
Mon papette - comme je disais en parlant de lui - avait de grandes moustaches à la Napoléon III, des yeux gris éclairant un visage buriné et quelques cheveux sur le pourtour du crâne qui ressemblaient à une couronne grise retenue par ses oreilles. Quand, l'après-midi, lorsque j'étais en vacances, je partageais son goûter fait de moules fraîchement ramenées de la lagune de Thau, de melon et de pain de campagne, nous étions assis l'un en face de l'autre, sans rien nous dire, je ne savais pas que j'imprégnais ma mémoire de souvenirs inoubliables.
Et le jour où j'ai tué le pauvre cactus du poème... Ah! Je ne vous l'avais pas raconté? Alors voici en quelques lignes comment le fauteuil piquant passa de vie à trépas...
Perpétuer la tradition
J'étais en vacances d'été et ce mois de juillet était particulièrement torride. Le goudron fondait sur les routes et les roues des vélos laissaient des sillons dans la guimauve grise. C'est vous dire s'il faisait chaud! Non pas que la qualité des revêtements de l'époque fût inférieure aux tapis de macadam actuels mais peut-être que si, finalement. Enfin, je n'en sais rien, c'est une affaire de Ponts et Chaussées. Tout le village était assoupi dans une torpeur estivale et, seules, les mouches avaient la force de voler en formant de petits cercles dans le centre de la pièce où ma grand-mère dormait avec son chat sur les genoux. Papet, lui, avait préféré la fraîcheur de sa chambre aux murs épais.
Soudain, j'eus une pensée émue pour les habitants du jardin. Je pris délicatement la clé du portillon et partis sur la pointe des pieds pour donner à boire à tous ces êtres dans l'incapacité de se déplacer. Pendant que je traversais le village désert, je me disais: "C'est honteux de laisser les arbres et les jardins sous cette sécheresse. Comment peut-on travailler avec amour toutes ces plates-bandes de légumes et les laisser ensuite mourir de soif?"
Comme j'introduisais la grosse clef dans la serrure miaulant sous la rouille, je crus entendre des voix s'élever: "A boire! A boire! Pitié!" C'étaient les légumes qui, me reconnaissant, imploraient mes secours. Je me précipitais sur les arrosoirs que j'allais remplir au puits malgré l'interdiction expresse de l'approcher. L'eau du puits était bien fraîche puisque papet y mettait les melons à tremper avant le repas du soir. J'allais faire des heureux. Le grand cactus fut servi en premier car le plus près et pour cause, vous savez maintenant pourquoi pour l'avoir lu. Je le bassinais abondamment avec plusieurs arrosoirs et je crois même qu'il me remercia. Quand on aime les plantes, un dialogue secret peut parfois s'instaurer. Ainsi, chacun eut sa part de bain salvateur et je repartis le coeur léger, ayant le sentiment d'avoir fait ma bonne action de la journée.
Quelques jours plus tard, le cactus devint gris, puis marron, et enfin se ramollit sur son pied sans raison valable. Papet, surpris de cet état soudain, me confia avec un brin de résignation dans la voix: "Je ne comprends pas. Ce cactus est là depuis de nombreuses années et voilà qu'il crève à présent. Il doit avoir le ver." Ce fut la seule homélie que reçut ce pauvre tas de piquants qui se retrouva quelques jours plus tard sur l'aire de compostage.
Mon papet était tellement gentil que je l'ai soupçonné, bien plus tard, d'avoir fait semblant de ne pas savoir pour ne pas avoir à me tancer vertement. Il était comme cela mon papette.
Pour lui, pour perpétuer la tradition, et parce qu'il serait fier aujourd'hui de me voir mettre mes pas dans les siens, j'ai voulu être... le papet.
INCIDENT TECHNIQUE
Un problème technique tout-à-fait indépendant de notre volonté et inhérent à l'hébergeur de ce site fait que, bien que nous publions de nouveau, très régulièrement, le poème "Stances à Elsa" illustrant l'article ci-dessus, celui-ci laisse, de temps en temps, son emplacement avec pour seule marque "Stances à Elsa page 1 bis"... Si nous ne pouvons pas être constamment derrière notre ordinateur pour publier cette image dès qu'elle part se promener, il est cependant aisé pour le lecteur de la lire lorsqu'elle est absente!!!
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